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02/07/2022

37 L"insomnie

37 L’insomnie

 

   

    Vint la deuxième nuit. La rémission tant espérée ne fut pas accordée. De nouveau, l’indésirable, l’abominable musique emplit jusqu’aux ses plus intimes recoins de Santa Soledad. Personne ne put se soustraire au chant qui, telle une fontaine mélodique, éclaboussait le ciel noir où les étoiles se mêlèrent aux rutilantes coulées qui, sans faiblir, jaillissaient des gosiers chauds et vibrants.

    Cette situation d’insomnie forcée perdura, sans que l’on aperçût de solution. Les esprits s’échauffèrent, et, à mesure que la fatigue tailladait les muscles, rompait les articulations et abrutissait les cerveaux, les ultimes traces de patience disparurent. C’était une vue pitoyable que ces misérables aux visages grisâtres, aux yeux décolorés, soulignés de poches vineuses, comme si quelque poison s’était insinué sous la peau, amorçant le désastre physiologique aux incalculables effets, qui minerait les organismes avant l’assaut fatal de la maladie.  

   

    « Nous dormons tous mal, très peu, d’un sommeil entrecoupé, qui ne nous apporte pas le repos souhaité. Même Mark, si calme d’habitude, est devenu nerveux. Il n’arrive plus à se concentrer, les mots lui échappent, il se sent la tête vide et cotonneuse. Même au lit, nous avons moins d’ardeur.

    Les salles d’attente de médecins s’emplissent de gens qui, tous, réclament des somnifères. Jamais auparavant il n’en avait été autant prescrits, à Santa Soledad. Dans les pharmacies, les files d’attente s’allongent, et l’on voit des personnes, habituellement patientes et courtoises, devenir désagréables, agressives, surtout lorsque la pharmacienne leur annonce que le stock de somnifères est épuisé. Les réserves existantes n’étaient pas prévues pour une demande aussi élevée. Les pharmacies ont passé des commandes d’urgence, mais il n’y aura pas d’arrivage avant quelques jours, peut-être une semaine. »      

   

    «  Même Elena, que je n’avais jamais vue en colère, se met à crier pour des peccadilles. Quelques nuits blanches suffisent à perturber les plus sereins des tempéraments. Ceci étant dit, chacun s’efforce, le mieux qu’il le peut, de se contrôler pour ne pas dire ou faire des sottises, qui blesseraient les autres, chose qu’ensuite nous regretterions.   

    Parfois, même sans somnifères, le sommeil redevient le plus fort. Il nous emporte, le jour comme la nuit, pour quelques heures. C’est un flot noir, lourd, épais,  semblable à du goudron liquide et brûlant. Nos rêves sont affreusement tourmentés. Les images qui nous obsèdent alors nous donnent le désir de nous réveiller. Très angoissés, nous fuyons les cauchemars, mais, faisant cela, nous quittons l’asile du sommeil et nous nous enfonçons de nouveau dans le marécage de la fatigue.

    Quant aux oiseaux, il semble que jamais ils ne se lasseront de chanter, comme s’ils possédaient une inépuisable énergie, ou comme s’ils étaient habités par une force surnaturelle. Leur acharnement musical nie les lois connues, à tel point que l’esprit s’arrête, confondu en présence d’un mystère dont l’ampleur fait éclater les bornes du possible.

    Epuisement et incompréhension pèsent beaucoup plus sur le plateau négatif de la balance que, sur le positif, les plaisirs auditifs et visuels procurés par l’arc-en-ciel des chants et des plumages.

    Personnellement, j’ai pour l’heure présente remisé le roman. Il attendra des jours plus favorables à la création. Je me contente de noter ce que j’observe, ce qui se passe dans cette ville de plus en plus paradoxale. La comprendrai-je jamais ? »

   

    Quelques citadins, probablement les plus faibles ou ceux dont le rationalisme était le moins solidement assis, émirent une thèse selon laquelle ces chanteurs n’avaient que l’apparence d’oiseaux. En fait, les artistes se seraient réincarnés sous une forme qui eût  comblé leur passion pour l’esthétique.

    « Têtes molles », voilà comment  Luciano Cazaladrones les avait nommés.  William Quickbuck ainsi qu’Hecor Escudo avaient réemployé l’image, avec une visible délectation. Le Commissaire était sans égal, lorsqu’il s’agissait de ridiculiser l’inadaptation. 

   Aggravant leur cas, les hurluberlus ajoutèrent que le concert ininterrompu constituait la vengeance de ces « démons », qui avaient juré d’abattre la société. Parmi les loufoques, Domingo Malaespina, toujours pensionnaire du service psychiatrique placé sous la haute surveillance du Dr Arturo Curatodo, délirait ainsi, grotesque à souhait, pour le relatif amusement des infirmiers, qui pourtant avaient déjà entendu dix mille sortes de sornettes.

    Puis, les nuits blanches succédant aux nuits sans sommeil, les points de vue se modifièrent. La fatigue usa les tempéraments, brouilla les jugements, affaiblit le discernement, si bien que les absurdités qui, en temps ordinaire, eussent fait sourire les citoyens raisonnables, finirent par sembler plausibles et même parfois convaincantes.         

    Dans les rues situées à proximité du Parc, où nichait la majorité des perturbateurs, la gêne était plus aigue qu’ailleurs. Des résidents prirent l’initiative de créer un comité de défense, qu’ils appelèrent « Comité des dormeurs épuisés », surnommé par les langues perfides « Syndicat des mauvais coucheurs ». La réaction violente de l’ingénieur Neil Steelband et du technicien Ignacio Ganatiempo, si elle avait paru folle la première nuit, voire dangereuse pour les voisins, fut saluée comme un acte de bravoure, qui montrait à tous le chemin à suivre.  La nouvelle association menaça de se constituer en milice, qui récompenserait de balles et chevrotines les chorales nocturnes.

    La menace avait peu de chances de se réaliser, car les amateurs d’armes à feu n’étaient qu’une minorité dans Santa Soledad, qui préférait vendre ces objets dangereux à des pays étrangers, plutôt que d’en risquer la prolifération dans ses paisibles quartiers. 

    Il y avait un second problème. Si l’on ne pouvait reprocher à ces indésirables invités de ne payer ni taxes, ni loyers, l’on se devait de constater qu’ils souillaient, sans vergogne, toits et façades de leurs déjections jaunâtres. Il n’était pas rare non plus qu’un passant se sentît arrosé de fientes, parce que l’un de ces malpropres avait décidé de soulager ses boyaux, à ce moment et cet endroit, sans se préoccuper de savoir s’il allait agrémenter une veste, une robe ou même une chevelure d’une décoration superflue, ce qui, surtout pour des esprits réincarnés, manquait d’élégance et de raffinement. 

   Finalement, si les oiseaux persistaient à priver leurs hôtes du repos si durement gagné, ne faudrait-il pas les refouler vers des zones plus champêtres, où l’engeance maniaque de mélodies vivrait plus heureuse, dans des conditions plus appropriées à ses habitudes ?  

    Augusto Valle y Monte convoqua le Comité d’Assainissement Public.

   « Mesdames, Messieurs, commença Monsieur le Maire, vous savez tous quelle urgence nous force à nous réunir aujourd’hui. Nous ne saurions tolérer que l’insomnie devienne une plaie chronique. L’article ZYWX-QK- 38150 du règlement de vie communale stipule que le tapage nocturne est une infraction et que les contrevenants seront sévèrement punis, d’abord sous la forme d’amendes, ensuite par l’emprisonnement, mais nous ne sommes pas en présence d’humains, avec lesquels il serait possible de dialoguer.

    Sur le plan pharmaceutique, la crise est au paroxysme. Jamais auparavant le besoin de neuroleptiques n’avait été aussi criant. Que dis-je, « besoin » ! C’est la pénurie que nous traversons.    Je vous le demande, quelles sont vos propositions ? Comment pouvons-nous agir, efficacement et vite, pour que cela cesse et que les bras de Morphée puissent de nouveau nous bercer ? » 

    Autour de la table, les mines étaient froissées, grises ou jaunâtres, les paupières boursouflées, les lèvres s’écartaient en d’irrépressibles bâillements, au total la réflexion était devenue difficile, ardue, tant les neurones étaient engourdis. D’humeur professionnellement belliqueuse, Hector Escudo se lança dans la bataille :

    « Monsieur le Maire, en ma qualité de fabricant d’armes, je mets tout mon arsenal à la disposition de la Municipalité pour exterminer ces empêcheurs de dormir ! Aujourd’hui, je vous ai amenés deux de mes collaborateurs, Neil Armstrong et Ignacio Ganatiempo. Ils sont d’excellents tireurs et pourraient, en peu de temps, éliminer tant de ces chanteurs impénitents que les rescapés prendraient la fuite à tire- d’aile. 

    - Je suis désolé de devoir vous contredire, cher ami, annonça Luis Papelero, que sa chevaline épouse autorisait à prononcer deux ou trois paroles, mais j’aperçois un risque inhérent à votre suggestion.

    - Ah, oui ? Lequel, s’il vous plaît, s’enquit Hector Escudo, le sourcil froncé, guère habitué qu’il était à ce que l’on s’opposât à ses idées.

    - Je ne doute pas des qualités de tireurs de ces deux messieurs (disant cela, Luis Papelero inclina la tête en direction de l’ingénieur et du technicien) mais, outre que la riposte me semble disproportionnée, le risque de victimes humaines n’est pas exclu. Une balle se perd plus vite qu’elle ne trouve la cible, mais, sur sa trajectoire, elle peut rencontrer un être humain. Notre ville est généralement paisible. Gardons-nous de la transformer en une scène pour films de Peaux Rouges et de gardiens de vaches.

    - Très juste, l’approuva Guiseppe Mascara, dont le visage avait tant pâli qu’il se distinguait à peine de sa chevelure blanche, la violence n’est pas la réponse adaptée. D’accord, nous sommes victimes d’une sorte d’agression, mais l’usage du feu ne me paraîtrait indiqué qu’en dernier recours.

    - Alors, que diable proposez-vous donc, grommela Luciano Cazaladrones ? Ça ne peut pas durer pendant des semaines et des mois, tout de même !

   - Voilà le nœud du problème, indiqua Angel Pesar de la Cruz. Dans ses œuvres, le Seigneur n’avait pas prévu que les oiseaux chanteraient jour et nuit, sans jamais dormir. Cela n’est pas naturel.

    - Voulez-vous dire, Monseigneur, que le phénomène est surnaturel, le questionna Luis Papelero, malgré le regard lourd d’avertissements, comme le ciel peut l’être d’orages  de sa peu tendre épouse. 

    - L’habit que je porte m’oblige à la prudence, lorsqu’il s’agit d’employer ce terme, nuança l’archevêque, mais ne trouvez-vous pas qu’il y a matière à s’interroger ?  »

    Que la suprême autorité cléricale commençât d’évoquer l’hypothèse d’événements surnaturels ne pouvait en aucune façon redonner aux notables la sérénité que les nuits d’insomnie leur avaient ôtée. Il y eut, pendant quelques secondes, le silence gêné qui prévaut, lorsqu’une personne respectable et respectée vient de proférer une impropriété. Des regards inquiets furent  échangés. Monseigneur n’allait tout de même pas suivre le chemin délirant de son acolyte, désormais interné ?

    « Qu’entendez-vous par là, Monseigneur, lui demanda Augusto Valle y Monte, tandis que tremblotait frénétiquement le triple menton, devenu l’attribut  distinctif de l’auguste fonction de Maire.

    - Je ne suis pas ornithologue, et peut-être aucun de nous ne l’est, mais sans avoir des connaissances approfondies des oiseaux, nous savons tous que des oiseaux normaux dorment la nuit, comme nous autres humains, à l’exception des rapaces nocturnes bien sûr. Le comportement de ces perpétuels chanteurs n’avait jamais été observé dans notre ville, ni certainement ailleurs. Il n’est donc pas exagéré de dire qu’il est anormal, si vous répugnez à le qualifier de « surnaturel », mais réfléchissez bien à cela : si nous comprenons l’adjectif au sens premier, il nous dira « qui ne suit pas les règles de la nature ». Qu’en dites-vous, Monsieur le Conservateur et Monsieur le Président de l’Université ? »

    Les deux interpellés se consultèrent du regard, pour savoir lequel des deux répondrait le premier. Sous la table, le pied robustement chaussé d’Alejandra Papelero intima douloureusement à son soliveau de mari qu’il valait mieux qu’il se tût.

    « Allez y, mon cher ami, l’invita courtoisement Guiseppe Mascara, vous êtes plus que moi maître des mots.

    - Pas du tout, mon cher, je vous en prie, la préséance vous revient… euh… naturellement ! »

    Ce retour du mot « nature » divertit la sinistre assemblée. Même Alejandra Papelero permit à sa gaieté froide de s’exprimer, sous la forme d’un hennissement spasmodique, dont l’effet le plus visible était de lui secouer les épaules, comme si le rire était parti des omoplates et des clavicules.

    A l’opposé, celui dont le rire avait des qualités gigantesques, c’était William Quickbuck : l’envahissante flaccidité du propriétaire du supermarché déclenchait alors des cascades tonitruantes, dignes de comparaison avec les chutes de Niagara.

    Le contraste entre ces deux pôles du rire, l’un presque étranglé, poussif et maladif, et l’autre claironnant,  patronal et majestueux, déverrouilla toutes les formes de l’amusement et de  l’hilarité, chacun finissant par se divertir à la vue des visages soudainement transfigurés par l’intense exercice des muscles zygomatiques. Même Monseigneur Aangel Pesar de la Cruz, digne archevêque de la bonne ville de Santa Soledad, daigna laisser paraître, sur sa noble face d’ecclésiastique, le sourire indulgent du bon père, lorsque sa maisonnée vacille de joie.

    « Puisque vous y tenez, je ne vais pas faire attendre plus longtemps nos amis, annonça Guiseppe Mascara, qui n’était pas sans savoir que Luis Papelero ne parlait qu’autorisé par sa peu tendre moitié, laquelle physiquement présentait une masse osseuse et charnelle double de celle de l’homme. Oui, Monseigneur, je comprends parfaitement votre point de vue. Cette affaire n’est pas ordinaire du tout. »       

    Monsieur le Président de l’Université purement et durement technologique n’avait pas la réputation d’être l’un de ces farceurs ou songe-creux qui saupoudrent la réalité de sorcellerie. Non, Guiseppe Mascara se distinguait au contraire par l’affirmation et la pratique d’un rationalisme immaculé. Certes, l’expression qu’il avait choisie pour qualifier le retour des oiseaux et leur  chant perpétuel apportait un adoucissement rassurant, mais l’euphémisme n’était-il pas autre chose que l’approbation prudemment voilée de l’adjectif « surnaturel » ? Si l’une des plus belles têtes universitaires et pensantes de Santa Soledad désertait lâchement le parti de la raison et de l’objectivité, sur quelle pente traîtreusement savonneuse étions-nous en train de glisser ? William Quickbuck partit à la contre-attaque :   

    « - Guiseppe Mascara, vous m’inquiétez. Nous sommes tous fatigués. Les propos que je viens d’entendre confirment, s’il en était besoin, que nous devons au plus vite sortir de… cette volière !  »

    Un nouvel accès d’hilarité collective parcourut l’aréopage et traça, d’une personne à l’autre, le friselis contrasté de ses gammes. Monseigneur approuva la gaieté d’un sourire complaisant, mais Augusto Valle y Monte rappela sa troupe au nécessaire sérieux :

    « Mes amis, mes amis, je vous en prie, je comprends que vous ayez besoin de vous détendre, mais sachons garder la tête froide et tâchons d’élaborer ensemble la tactique pour sortir de cette crise aviaire.  »

    Alors que le Comité d’Assainissement  Public délibérait, une manifestation de dormeurs insomniaques se dirigeait vers l’Hôtel de Ville. En tête du cortège, deux hommes brandissaient une banderole portant l’inscription suivante :

    « Les chanteurs à la porte ! »

    Les femmes et les enfants s’étaient munis de casseroles et de louches, les secondes servant à marteler les premières à intervalles irréguliers. Le vacarme naissait sur le flanc droit du serpent humain, se répercutait sur le côté gauche, filait vers la tête, de là zigzaguait jusqu’à la queue, se taisait là où il avait commencé, imprévisible comme l’humeur des manifestants. Parfois, des cris de haine jaillissaient de ci, de là, lancés vers le ciel comme des flèches empoissonnées :

    « A mort, à mort les oiseaux ! Tuez les tous ! Des armes, nous voulons des armes ! Et des munitions ! Qu’on en finisse ! Dormir, nous voulons dormir ! Interdisez le chant ! A mort, à mort les volatiles ! Le Maire, nous voulons voir le Maire ! »

    Les manifestants s’arrêtèrent sous les fenêtres de la salle du Conseil.

    « Cette manifestation est-elle autorisée, demanda Eleneora Mascara.

    - Mais oui, madame, l’assura Luciano Cazaladrones. Croyez-vous que j’aurais permis qu’elle continue, si elle avait été interdite ? »    

    On frappa à la porte.

    « Entrez, permit le Maire. »    

    Aurora Carabiniero poussa le battant, pénétra dans la salle du Conseil et se dirigea vers le patron du lieu. Devant elle, avec elle, autour d’elle, dans le sillage de sa robe, entra le parfum qui signalait sa présence ostensiblement féminine, à tel point que, pour ceux chez qui l’odorat n’était pas le dernier des cinq sens, l’approche d’Aurora était détectable à ce seul signal. Si vous ajoutiez à cela le claquement affairé, affûté, de ses talons, le flottement et le froufrou de sa tenue vestimentaire, même vue de dos, la mince et l’élégante silhouette était aussitôt identifiable comme celle de Mme Carabiniero, l’appétissante mais fidèle épouse de l’inspecteur. Felipe se trouvait là, près de son supérieur hiérarchique à la canine allure. Le mari admira, pour la énième fois de sa vie, la beauté innocemment provocante de celle qui lui était aussi chère que la prunelle de ses yeux. Les regards d’excellente appréciation des hommes présents le flattèrent au plus profond de la personnalité masculine, la fatuité, l’un des défauts les mieux partagés du monde. Même Monseigneur ne parut pas insensible au charme de la secrétaire. Une étincelle pétilla dans son regard, d’habitude parfaitement sous l’impitoyable contrôle du devoir de dignité.

    « Madame, dit-il en se levant, permettez que je vous présente mes hommages.

    - Oh, Monseigneur, vous êtes trop bon, car je ne mérite pas tant d’égards. Monsieur le Maire, veuillez m’excuser pour l’interruption, mais les manifestants vous réclament. Ils veulent que vous les assuriez de votre présence aux commandes. Certains crient déjà que le navire dérive sans capitaine… Pour l’instant, la police réussit à contenir la population, mais il y a des forcenés qui voudraient envahir la Mairie. Dans les rues adjacentes, nos agents se sont battus contre des groupuscules extrémistes, des provocateurs, des casseurs et des émeutiers de tous poils. Si vous ne  calmez pas la foule, le service d’ordre sera débordé. Les plus dangereux individus peuvent entrer ici dans le quart d’heure qui suit. »

    L’avertissement glaça la réunion. Tous les regards se braquèrent en direction du cacique, mais heureusement pour  l’opulente personne, aucune de ces paires d’yeux n’était devenue pistolets.

    « Bien, Mme Carabiniero, je vous remercie de m’avoir averti. Je vais me montrer au balcon et m’adresser à nos administrés. »

    Aurora sortit de la Salle du Conseil, entraînant derrière elle la majeure partie de son parfum, mais en laissa suffisamment flotter autour de la table pour donner ce brin d’ivresse qui permet, un court moment, d’oublier jusqu’au danger.

    « Commissaire, je ne comprends pas ce qui se passe       . Vous m’aviez assuré que le service d’ordre serait infaillible. 

    - J’en suis désolé, Monsieur le Maire, s’aplatit Cazaladrones, qui s’apparenta davantage au basset qu’au bouledogue, mais toutes les informations nécessaires ne m’ont certainement pas été communiquées, sinon j’aurais agi avec encore plus de fermeté. Voulez-vous que je donne l’ordre de lancer le gaz lacrymogène, d’abattre les matraques et de lâcher les chiens démuselés ?     

    - Non, attendez que j’intervienne d’abord. Si mon allocution ne les rassérène pas, il sera toujours temps d’user de vos subtils arguments. »

    La rumeur,  les clameurs, le tumulte en pleine culbute, les protestations de la passion, les menaces pugnaces et les dures injures, tout cela s’élevait jusqu’aux fenêtres de la salle aux vastes dimensions, haute de plafond, longue à souhait, large à plaisir, puisqu’elle contenait tant de considérables personnages. Vraiment, pour Augusto Valle y Monte, Maire démocratiquement élu de la laborieuse ville de Santa Soledad, il était temps de se montrer. Courageusement, le Maire ouvrit la porte-fenêtre, sortit sur le balcon, où son officielle bedaine condescendit à s’exposer à l’admiration de ses administrés. De la main gauche, Augusto s’appuya sur la balustrade de faux marbre, tandis qu’il élevait la droite, paume tournée vers la foule, à la hauteur de son visage, pour intimer le calme.

    Peu à peu, le silence gagna les groupes, se propagea, se répandit comme un philtre apaisant, à telle enseigne que, même dans les gorges des plus virulents braillards, la clameur se cailla. 

    Le ventre doué de parole s’exprima en termes rassurants à la foule des plaignants :

    « Mes chères électrices, mes chers électeurs, le Comité d’Assainissement Public a bien entendu la requête populaire, dont nous ne pouvons pas ne pas reconnaître le bien-fondé, puisque nous subissons la même gêne que vous. Nous nous accordons tous pour affirmer que cette situation d’insomnie chronique est intolérable et deviendrait, si elle devait se prolonger, préjudiciable à notre communauté de travailleurs. Nous allons réagir avec la plus grande vigueur, je vous le promets. »

    A ce point, qu’il ne voulait  pas final, Augusto Valle y Monte voit un homme de grande taille, décharné, le nez aquilin, le crâne semblable à un œuf d’autruche, qui fend la foule ; pour cela, l’énergumène assène de droite et de gauche  les coups de coudes, bouscule les uns, écrase les pieds des autres, insoucieux, irrespectueux du prochain pourtant si proche.

    « Laissez-moi passer, hurle-t-il, je veux parler à Monsieur le Maire, il faut absolument que je lui parle, c’est une question de mort ou de vie, de sommeil ou d’insomnie,  pour vous autres, l’ethnie des Laborieux ! »

    L’élu local se tourna vers l’équipe de réflexion pour l’action :

    « Qui est ce forcené, Messieurs de la Police ? »

    Le Commissaire et l’inspecteur se levèrent comme un seul homme, à la même seconde, malgré leurs différences de taille et de corpulence. Vers la porte-fenêtre, ils bondirent :

    « C’est Steve Birdwatcher, Monsieur le Maire, l’ornithologue devenu clochard, qui prétend pouvoir traduire le chant des oiseaux en langage humain, expliqua Luciano Cazaladrones.

    - Oui, Monsieur le Maire, je l’ai surveillé durant quelques semaines. Il est toqué, mais pas dangereux.

    - A votre avis, que me veut-il ?

 - Je n’en ai pas la moindre idée, Monsieur le Maire. Je présume qu’il veut vous proposer une solution farfelue.

    - Au point où nous en sommes, je suis prêt à écouter tout le monde. Qu’il entre. Nous allons le recevoir. » 

 

 

 

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