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25/07/2021

16  La débauche

16  La débauche

 

   

 

    A l’usine d’armements, l’heure de la débauche approche. Ignacio Ganatiempo, le technicien plus particulièrement chargé d’organiser, surveiller, contrôler la fabrication des chargeurs et munitions retourne dans le petit bureau vitré, d’où sans cesse il peut observer les opérations rapides, certaines complexes, d’autres simples, auxquelles se livrent les ouvriers, en accord métallique et bruyant avec les machines productrices de mort en conserve. Le bureau d’Ignacio n’a pas de fenêtre sur l’extérieur, mais cela pour lui ne compte pas. L’important est de voir et savoir ce qui se passe dans l’atelier, à tout moment, dame Folle Cadence oblige. 

    Ganatiemepo ne répugne pas à manipuler les rouages, les mécanismes, à réparer tel moteur ou telle machine, à plonger  les dix doigts dans le cambouis.  Le technicien dégraisse ses mains au moyen de chiffons qu’il imbibe d’essence. Ça pue, mais c’est efficace. Cet adjectif est le plus usité à l’usine d’armements, d’abord parce que c’est le mot clef de Monsieur le Directeur, Hector Escudo. Efficaces, les hommes et les femmes doivent l’être dans leur tâche quotidienne. De même, la chaîne de montage ne doit jamais cesser d’être efficace. De l’exaltation de cette nouvelle déesse, l’efficacité, dépendent le rendement et le profit, véritable dieu de Santa Soledad.

    Ensuite, les armes produites sont réputées pour être efficaces, c’est-à-dire qu’elles permettent de tuer de loin, rapidement et massivement les populations civiles, dont le seul tort est de vivre dans les zones  ciblées. Les produits fabriqués par l’usine de M. Hector Escudo sont de grande qualité : légers, robustes, durables, performants, ils permettent d’obtenir un bon rendement, le rapport élevé entre chaque bombe lâchée, d’une part, et le nombre de victimes, d’autre part.

    « La guerre existe depuis toujours, opine M. Hector Escudo. Si nous ne fabriquions pas les armements, d’autres le feraient à notre place, et empocheraient les dividendes.  Nous contribuons à enrichir Santa Soledad. A nos concitoyens, nous donnons des emplois. S’ils étaient au chômage, ils seraient à la charge de la société, tandis que, gagnant leur vie grâce à de la mort potentielle enfermée dans des caisses, ils dépensent de l’argent chez les commerçants, ce qui enrichit la ville en général. 

    Il est des esprits chagrins pour nous accuser d’encourager les peuples à s’entredéchirer, se massacrer. Pas du tout ! Nous nous contentons de fournir aux gouvernements les moyens de se défendre contre les agressions extérieures   . Refuseriez-vous aux Etats le droit de se défendre ? Bien sûr, parfois des fanatiques et des sadiques commettent des exactions, que d’aucuns nomment « génocides », mais de cela nous ne sommes pas plus responsables que le fabricant d’automobiles ne l’est des accidents de la circulation.  »

    Ce noble discours, Ignacio Ganatiempo le connaît par cœur, si bien qu’il l’a fait sien. Ce ne sont plus les paroles d’un autre, mais ses propres pensées qui s’expriment ainsi, à voix haute, sans que lui-même ait à les prononcer. A vingt-cinq ans, Ignacio Ganatiempo déborde d’ambition. Certes, il est déjà technicien chef de tout l’atelier, mais son appétit d’ascension sociale ne se satisfait pas de cette situation qui le place à mi-hauteur. Le soir, il assiste à des cours de formation continue, afin de passer le concours d’ingénieur. Cela prendra du temps mais il ne désespère pas d’y parvenir, en deux ou trois ans.

    Ignacio Ganatiempo a fini de nettoyer ses mains. Il jette le chiffon sale dans la corbeille à papier, puis se dirige vers le lavabo, pour y procéder à un savonnage, long et systématique, destiné non seulement  à parfaire l’hygiène, mais aussi à donner une agréable senteur à la peau. Ce soir, le technicien sortira en compagnie de son chef et modèle, l’ingénieur Neil Steelband, son aîné de dix ans. Tous deux célibataires, ils aiment se retrouver après la fermeture. Deux loisirs les unissent : le sport d’équipe, et plus précisément le ballon au pied, puis la chasse invétérée aux dames de minuscule vertu. Après les heures d’atelier commence la vraie débauche…

    Ignacio Ganatiempo range ses dossiers dans les tiroirs de son bureau métallique. Au mur est fixé un tableau d’acier scintillant, où sont accrochés de nombreux  outils. Sur la table, tout est strictement ordonné. La règle d’acier souligne d’un trait clair le côté droit du rectangle formé par le plateau, sur lequel sont encore disposés, en ordre de bataille, la calculette électronique, le pied à coulisse, le mètre pliant, la clef anglaise et la burette d’huile. Ignacio Ganatiempo examine attentivement l’ordonnance de ses outils, s’assure que chaque objet se trouve exactement où sa main peut facilement le saisir, sourit de satisfaction, sort de la pièce et en verrouille la porte.

    Il croise alors Paolo Casagrande, qui s’achemine en direction des vestiaires en compagnie d’un couple d’ouvriers, Lucas et Josefina Obrero. Lucas exhorte Paolo à s’intéresser un tant soit peu au divin sport de ballon au pied, mais Paolo ne l’écoute que d’une oreille fermée. Josefina houspille son mari, pour qu’ils aillent vite chercher les enfants à la crèche, dirigée par Pilar Escudo, l’épouse du directeur de l’usine.

    Le couple Obrero affiche une trentaine épanouie. La fabrication des joujoux mortifères et l’éducation de leurs enfants occupent leur temps et leurs pensées. Le luxe de Lucas consiste à se délecter de la transmission des matches entre équipes de ballon au pied. Le subtil loisir, prisé par d’odieuses brutes, qui consiste à provoquer des bagarres autour des stades ne l’attire pas du tout. Lucas est un homme paisible, même s’il participe à la production de chargeurs et de munitions. Les slogans nationalistes ou racistes ne font pas vibrer en lui la corde du chauvinisme.

    «  Ah, toi, Paolo, tout le monde sait ce qui te passionne : tes sculptures, toujours tes sculptures ! Je me demande bien pourquoi tu continues d’en produire, puisque personne ne te les achète. Tu ne crois pas que tu ferais mieux de faire autre chose, dans tes loisirs ? »

    Paolo se contente de soupirer, puis de hausser les épaules. A quoi bon essayer de faire comprendre la passion de l’Art, à qui ne lui voue que la plus irrémédiable indifférence ?

    Ignacio Ganatiempo ne se mêle pas à la conversation, laquelle en l’occurrence est plutôt le monologue de Lucas, célébrant les vertus de l’olympique ballon au pied. Quant à Josefina, elle se moque bien et de la sculpture, et du sport en général. Son obsession est d’arriver le plus vite possible à la crèche, pour ne pas retarder la sortie des puéricultrices et s’occuper au plus tôt des fruits charnels des ébats matrimoniaux.

    Ignacio Ganatiempo monte au premier étage, où son chef direct est en train de ranger ses dossiers, avec la méticulosité que le technicien admire : « Bazookas Beaux Dégâts », « Mitraillettes Casse-tête », « Chargeurs Bons Perceurs », « Bombes Hécatombes », « Mines aux Hommes Troncs »,  merveilles aux noms si poétiques, déclinant la beauté de la boucherie programmée.

    «  Alors, Ignacio, ce soir, nous allons au « Vol du condor » ? Te sens-tu en forme pour bander comme un taureau ? »

    Ignacio Ganatiempo sourit complaisamment à Neil Steelband. Avec l’ingénieur, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il appelle une chatte une chatte, une bite une bite. L’une de leurs plus belles complicités, c’est le langage vulgaire. A l’usine, il faut adorer la trinité de l’efficacité, du rendement et du profit, mais, sortis de l’atelier, l’homme doit débrider sa virilité, afin de toujours donner satisfaction au patron, M. Hector Escudo.

    «  Je me douche ici, comme d’habitude, je me change, et nous allons dîner avant de voir quel gibier nous pouvons lever ce soir. D’accord, Ignacio ? »

    Ce programme va comme un gant au technicien, ou plutôt lui convient tel le préservatif, objet dont il possède en permanence quelques exemplaires dans ses poches. A tout moment,  l’homme moderne est prêt à saillir la chienne.

    « Moi aussi, je vais me doucher et me changer ici. Ça nous fait gagner du temps pour la soirée.

    - Rien à signaler à l’atelier, Ignacio ?

    - Non, sauf ce Paolo Casagrande, comme d’habitude. Je sens qu’il n’a pas la tête à son travail. Toujours ses satanées sculptures… Quelquefois, je le surprends qui rêvasse, au lieu de s’activer.

    - Envoie-le moi, pour que je lui passe un savon. Il n’y a pas de raison que ce type flemmarde et retarde la chaîne de montage. Nous devons veiller à ce que la machine soit parfaitement huilée, à ce que tout file à la vitesse V. Tu es bien d’accord avec moi, Ignacio ? »

    Formulant cette affirmation sous une forme faussement interrogative, Neil Steelband vrille son regard d’acier gris bleuté dans les prunelles marron de son subalterne, qui hoche la tête. Tous deux se flattent d’avoir de   larges épaules, des corps minces et musculeux, une taille au-dessus de la moyenne nationale. Neil est un peu plus grand qu’Ignacio. L’ingénieur lorgne le technicien depuis sa hauteur corporelle et professionnelle. 

    «  Neil, tu sais bien que nous sommes d’accord sur l’essentiel. L’affaire de Hector Escudo, c’est aussi la nôtre. Nous  croyons au succès de l’entreprise, et nous la servons de notre mieux. La prospérité de l’usine est aussi la notre. Et nous réussissons. Chaque année, le bilan financier le montre. »    

    Ignacio Ganatiempo se rengorge. Il se sent investi d’une mission quasiment sacrée, celle de prêcher au quatre coins du monde la foi en l’invulnérabilité du capitalisme et de louer la sublime beauté des marges bénéficiaires. Le sort des paysans qui perdent jambes ou bras sur des mines sournoisement dissimulées ne l’empêche pas de dormir, et Neil Steelband non plus. Ces « incidents » se produisent si loin de là. Puis, ce ne sont pas eux qui disposent, consciencieusement et savamment, les machines mutilantes.

    A la sortie, les deux hommes échangent quelques paroles avec le Directeur, qui procède à l’inspection vespérale de fin de semaine. Le patron a la quarantaine avantageuse : légèrement bedonnant, la calvitie conquérante, le sourire de satisfaction de soi justifié par la réussite de l’usine d’armements, l’impitoyable regard noir et fouineur pour les fautes et manquements d’autrui.

    «  A lundi, mes amis. Amusez-vous bien. Profitez du week-end pour vous détendre. Ah, mais je vois que vous emportez du travail ! Mes félicitations ! »

    Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo portent chacun sous le bras un lourd dossier. La promotion de la mort multipliable à volonté, de la boucherie à la carte, ne souffre pas de retard. La glorification du dieu Profit non plus.

    Le couple   Obrero marche d’un pas rapide sur l’aire de stationnement de l’usine, et, non sans peine, trouve sa petite automobile parmi les centaines qui sont garées là. Lucas et Josefina pestent contre le petit retard. Tout est minuté : la sortie de l’usine, les commissions au supermarché, la récupération des enfants à la crèche…

    Au supermarché, « De tout pour pas cher » Petrov Moskoravin s’apprête à quitter le bureau. Les traductions commerciales ne ravissent ni l’intelligence, ni la sensibilité du pianiste, mais la tâche quotidienne permet au corps et à l’âme de retarder l’irrémédiable divorce, que l’inanition précipiterait. Par bonheur, ce soir il a terminé les travaux demandés.

    «  Ouf ! Rien à emporter chez moi ! Deux jours de liberté pour composer... Je verrai sûrement Elena et les amis. Est-ce que Mathew Dawnside va revenir chez les Casagrande ? Ce journaliste m’a laissé une très forte impression… Il a un regard qui scrute les choses et les gens… C’est à se demander si  quelque chose peut lui échapper. Ce gaillard est sans cesse aux aguets.  »

    Petrov Moskoravin laisse la porte du bureau grande ouverte. La femme de ménage, Maria Hazacan,  passera plus tard. La femme de l’éboueur va ainsi dans différents lieux de travail, nettoie tel jour les salles de cours à l’Université Technologique, tel autre jour les bureaux dans une banque, et, finalement, additionnant les emplois à temps partiels, cumule l’équivalent d’un poste et demi.

    Petrov et Maria se croisent dans le couloir. Ils se connaissent un peu. Petrov sait que Maria manifeste de l’empathie à l’égard d’Elena, lorsqu’elle subit l’exécrable humeur d’Amanda Cazaladrones. Le musicien connaît aussi l’estime réciproque de Paolo et Pedro. Le sculpteur et l’éboueur ne partagent pas les mêmes goûts, mais cela ne les empêche pas de considérer l’autre avec bienveillance et respect.

    «  Comment allez-vous, Mme Hazacan ?

    - Bien, M. Moskoravin. Votre semaine est donc finie !

    - Eh oui, j’ai cette chance, alors que la vôtre ne l’est pas ! Je vous souhaite bon courage et je vous dis à la semaine prochaine ! Attendez ! Mme Cazaladrones s’est-elle montrée plus tolérante, plus humaine, aujourd’hui, envers Elena ?    

    - Hélas non, M. Moskovarin, pas vraiment. Heureusement que le Président, M. Guiseppe Mascara, sait calmer son personnel. Je crois que même lui parfois en a marre d’Amanda Cazaladrones, mais que peut-il faire contre la femme du Commissaire, je vous le demande ?

    - Pas grand-chose, assurément. J’en suis navré pour Elena. C’est une personne de grande valeur. Se faire piétiner ainsi, quelle honte !

    - Vous avez raison, M. Moskoravin. Excusez-moi, mais il faut que je vous laisse. La serpillière et le balai m’attendent. Ce sont eux, mes chefs !  

    - Encore une fois bon courage, Mme Hazacan. Reposez-vous bien pendant ces deux jours ! »

    Au bout du couloir, près de la porte de sortie, Petrov aperçoit la sihouette obèse de William Quickbuck, le Directeur du supermarché. Entre les deux hommes règne l’antipathie. William Quickbuck subodore que Petrov Moskoravin n’est pas totalement dévoué à la cause commerciale. Le musicien accomplit sa tâche, mais sans zèle ni enthousiasme. Au cours des réunions où sa présence est requise, le traducteur paraît s’ennuyer. Il lui manque la fibre mercantile. Or, cette aptitude, pas plus que n’importe quelle autre, ne peut s’acquérir en échange d’une somme d’argent…

    Pour sa part, s’il lui était permis d’exprimer sa pensée à haute voix, Petrov Moskoravin reprocherait volontiers au patron d’utiliser la musique uniquement comme argument de vente. Des partitions bâclées,  des notes au rabais, des chansonnettes sans rimes ni raison, des flopées de sottises et d’inepties, à l’écoute desquelles se pâment d’aise les cuistres qui confondent tambourinage et musique, paroles et babillage ; c’est la pâtée musicale offerte aux clients… Petrov se garde bien de formuler la moindre attaque contre l’usage dévoyé de son art, mais il souffre de cette situation.

    «  Ah, vous nous quittez, cher M. Moskoravin ! Etes-vous bien à jour dans vos traductions ? Oui ? Parfait ! Je vous dis à lundi ! Profitez de ce temps libre pour bien réfléchir à propos de nos réunions de qualité. Nous devons tous améliorer les capacités de vente du supermarché. Donc, je compte sur vous et vos idées !

    - Au revoir, M. Quickbuck. A lundi ! »

    Petrov Moskoravin tend la main à William Quickbuck, La poigne du gros homme ne manque pas de vigueur. La première fois, cela surprend, car l’on s’attend à frôler une chose flasque et moite. Le regard est aussi ferme que la poignée de main : il fouille, inventorie, pèse et soupèse, calcule. Petrov Moskoravin se sentira toujours mal à l’aise, face à cet éléphant caparaçonné de chiffres.       

    Comme le traducteur et musicien sort du supermarché, il voit venir Lucas et Josefina Obrero. L’homme pousse un chariot, qu’ils vont charger de boites de conserves et victuailles diverses, afin de regarnir le garde-manger, qu’une semaine de fringales sans cesse renaissantes vide toujours trop vite à leur goût. Dans le petit chariot métallique, ils vont aussi empiler détergents et  leessives aux indépassables vertus hygiéniques, mais que Fée Publicité se chargera de détrôner une semaine plus tard, au nom de Sainte Nouveauté. 

    «  Josefina, Lucas, bonsoir ! Alors, le ventre crie famine, comme tous les vendredis ! Je parie qu’après cela, vous allez courir chercher les loupiots à la créche, pas vrai ?

    - On ne peut rien vous cacher, Petrov. Etes-vous content de votre semaine ?

    - Pas trop mécontent, mais encore plus content de voir arriver le congé hebdomadaire ! Comment va mon ami Paolo ?

   - Couci-couça, toujours plus ou moins en bisbille avec Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo. C’est une véritable maladie, chez vous les artistes. Jamais en accord avec le milieu professionnel, toujours un peu marginaux, n’est-ce pas ? Dites-moi un peu : à quoi ça vous avance ? Faire des statues ou composer n’a jamais nourri son homme.

    - Lucas, c’est difficile de comprendre ça, lorsque l’on n’y participe pas soi-même. Peut-être le comprendrez-vous mieux si l’un de vos enfants se tourne vers un métier artistique.

    - Ah, j’espère bien que non ! Ça jamais ! Ne me parlez pas de malheur ! Elever des enfants pour qu’ils choisissent des voies professionnelles sans issue !

    - Lucas, arrête donc de discuter avec M. Moskoravin. Allons plutôt faire nos courses ! Dépêche-toi ! Sinon, tu vas nous mettre en retard ! La crèche va fermer dans trois quarts d’heure !

    - Ah, les femmes, elles ne pensent qu’à leurs marmots ! C’est bon, j’arrive Josefina ! Ne t’affole pas ! Allez, au revoir, Petrov ! Et cessez donc de vous monter la tête entre vous contre les humbles travailleurs comme nous !

    - Nous ne nous « montons pas la tête », comme vous semblez le croire. Nous essayons de défendre le droit à la création, que trop de gens jugent encombrant. Allez, bonne fin de semaine et à bientôt, Josefina et Lucas ! »

    Petrov Moskoravin va chercher sa petite voiture. Il marche d’un pas lent, fatigué, lourd. Dans les chaussures de cuir, pourtant assez confortables, les pieds sont douloureux, suants. Il ne les soulève pas mais les traîne. Pouvoir enlever  les godasses, voilà le rêve trivial et charmant qu’il entretient. Sa pensée se concentre sur la plus lointaine partie de son anatomie, les orteils, qu’il se représente ratatinés, souffreteux, rougis, endoloris. Seraient-ils animés d’une volonté propre ? Il les sent pousser contre les parois de cuir, tels des prisonniers essayant de briser les barreaux de la cellule. L’image des dix orteils s’agite dans sa cervelle. Ce ne sont plus des orteils, mais dix diablotins, qui se rebellent contre le propriétaire, contre le trop lointain cerveau, contre les usages qui veulent que nous couvrions nos pieds. Sur ses épaules, sa tête pèse comme une enclume de fonte.

Puis vient le désir de se débarrasser de toute la défroque sociale, de se dénuder entièrement, de jeter pêle-mêle les habits sur le fauteuil ou le lit, dès que possible…

    A la cadence débridée de la maman soucieuse de récupérer au plus vite sa progéniture, le chariot s’est empli. La file d’attente est, malignement, toujours trop longue. Josefina s’impatiente, peste contre la lenteur supposée de la caissière, tandis que Lucas s’efforce de calmer les ardeurs maternelles et vindicatives de son épouse.

    « Enfin ! Pas trop tôt ! J’ai cru que nous allions y passer la nuit !

    - Tu exagères ! La pauvre caissière fait de son mieux ! Tous les clients ont des chariots bourrés de marchandises. Comment veux-tu qu’elle aille plus vite ?  

    - Maintenant, active la manœuvre, que nous ne soyons pas en retard !

    - Calme-toi, nom d’une pipe ! S’il nous arrive un accident, nous serons bien avancés ! »

    Le couple Obrero, cahotant sur les bosses de ses contradictions, parvient à la créche sans collision.

    La directrice, Pilar Escudo, épouse du patron de l’usine d’armements, est assise dans la grande cabine, vitrée du côté du couloir, poste depuis lequel la vigilante puéricultrice peut surveiller toutes les venues, puis les allées. La quadragénaire n’a pas jugé bon de s’armer jusqu’au chignon, pour défendre la sécurité de la crèche et des nourrissons. Les parents ne doivent en aucun cas s’inquitéer : rien n’échappe au regard de Pilar Escudo. Jamais un voleur d’enfants ne s’introduira dans le havre de la très jeune enfance.

    «  Bonsoir, M et Mme Obrero ! Mais non, il n’y pas de problème, voyons ! La crèche ferme dans un quart d’heure et nous n’avons jamais laissé un bébé sur le trottoir, que je sache ! Ce n’est pas le genre de la maison !

    - Ah, Mme Escudo, avec vous comme directrice, c’est les yeux fermés que nous vous confions nos enfants, pas vrai Lucas ?

    - Bien sûr ! Qui s’est occupé d’eux, aujourd’hui ?

    - Carla Curatodo. Approchez-vous de la barrière ! Elle va vous passer les précieux paquets par-dessus ! »

    Les parents s’avancent jusqu’à la petite barrière, que nul n’est autorisé à franchir sans autorisation expresse de Pilar Escudo, ou de l’une des aides- puéricultrices. Carla Curatodo les a vus, les bambins aussi. La fille et le garçon, des jumeaux, accourent les bras tendus vers le couple.

    «  Juanito, Mercedes, dans nos bras ! »

    Effusions des retrouvailles, comme s’ils s’étaient séparés depuis des semaines. La poule glousse de plaisir, les poussins pépient, le coq garde son « cocorico » pour le lever matinal.

    Carla Curatodo approuve de son regard bleu, qui ruisselle en vagues douces de dessous la masse de ses boucles brunes, le tableau de la réunion familiale et vespérale. Agée de seulement vingt-cinq ans, elle se flatte de posséder le mari le plus savant de la ville, puisqu’il ne s’agit pas moins que du célèbre Dr Arturo Curatodo, duquel Dolores Valle y Monte chante les merveilles thérapeutiques, mais qui malheureusement est submergé de tâches administratives pour pouvoir exercer pleinement le métier de médecin. Arturo s’estime un quadragénaire comblé, avec une si belle et jeune épouse, que tous s’accordent pour qualifier comme « appétissante ».

    «  La journée s’est-elle bien passée, Mme Curatodo ? Ont-ils bien joué, bien mangé ?

    - Comme d’habitude ! Ils ont très bon appétit et ils participent à tous les jeux que nous leur proposons. Vous avez des enfants pleins de vitalité. Ensuite, ils forment un tandem de choc. Au revoir, les enfants ! »

    Avant de remettre les jumeaux à Lucas et Josefina, Carla Curatodo les a embrassés légèrement sur chaque joue. De son poste, Pilar Escudo surveille tout sans dire un mot. Carla fait mine de ne pas s’en rendre compte, mais cela l’irrite. La directrice ne sait pas vraiment faire confiance à son personnel. Cela crée des tensions entre elle et l’équipe de puricultrices. Lorsqu’elles rentrent chez elle, chacune des deux femmes se plaint à son mari du comportement de l’autre, Carla Curatodo de la surveillance tatillonne de la directrice, et Pilar Escudo de l’attitude de défi de l’aide- puéricultrice. Arturo Curatodo et Hector Escudo se connaissent et s’estiment, en dépit des objectifs opposés de leurs professions. Aussi tentent-ils de calmer le bellicisme de leurs épouses, mais sans obtenir des résultats notables.

    «  Nos femmes sont adorables au foyer, mais sur le lieu de travail, elles deviennent intrataibles. Comment expliquez-vous ça, M. Escudo ?

    - Je l’ignore… Ce n’est pourtant pas moi qui attise les passions belliqueuses ! »

    Ravi d’avoir osé répéter pour la centième fois la détestable plaisanterie, qui ne l’innocente pas des carnages qu’il favorise, Hector Escudo se laisse secouer par sa propre hilarité. Le Docteur Arturo Curatodo le regarde avec patience. Il attend que l’accès s’achève par une quinte de toux, pour recommander au directeur de l’usine d’armements de prendre le sirop « Gorge lisse », afin de pouvoir encore le lendemain communiquer ses ordres mortifères.   

 

 

 

 

 

08/07/2021

16 La débauche

16  La débauche

 

     A l’usine d’armements, l’heure de la débauche approche. Ignacio Ganatiempo, le technicien plus particulièrement chargé d’organiser, surveiller, contrôler la fabrication des chargeurs et munitions retourne dans le petit bureau vitré, d’où sans cesse il peut observer les opérations rapides, certaines complexes, d’autres simples, auxquelles se livrent les ouvriers, en accord métallique et bruyant avec les machines productrices de mort en conserve. Le bureau d’Ignacio n’a pas de fenêtre sur l’extérieur, mais cela pour lui ne compte pas. L’important est de voir et savoir ce qui se passe dans l’atelier, à tout moment, dame Folle Cadence oblige. 

    Ganatiemepo ne répugne pas à manipuler les rouages, les mécanismes, à réparer tel moteur ou telle machine, à plonger  les dix doigts dans le cambouis.  Le technicien dégraisse ses mains au moyen de chiffons qu’il imbibe d’essence. Ça pue, mais c’est efficace. Cet adjectif est le plus usité à l’usine d’armements, d’abord parce que c’est le mot clef de Monsieur le Directeur, Hector Escudo. Efficaces, les hommes et les femmes doivent l’être dans leur tâche quotidienne. De même, la chaîne de montage ne doit jamais cesser d’être efficace. De l’exaltation de cette nouvelle déesse, l’efficacité, dépendent le rendement et le profit, véritable dieu de Santa Soledad.

    Ensuite, les armes produites sont réputées pour être efficaces, c’est-à-dire qu’elles permettent de tuer de loin, rapidement et massivement les populations civiles, dont le seul tort est de vivre dans les zones  ciblées. Les produits fabriqués par l’usine de M. Hector Escudo sont de grande qualité : légers, robustes, durables, performants, ils permettent d’obtenir un bon rendement, le rapport élevé entre chaque bombe lâchée, d’une part, et le nombre de victimes, d’autre part.

    « La guerre existe depuis toujours, opine M. Hector Escudo. Si nous ne fabriquions pas les armements, d’autres le feraient à notre place, et empocheraient les dividendes.  Nous contribuons à enrichir Santa Soledad. A nos concitoyens, nous donnons des emplois. S’ils étaient au chômage, ils seraient à la charge de la société, tandis que, gagnant leur vie grâce à de la mort potentielle enfermée dans des caisses, ils dépensent de l’argent chez les commerçants, ce qui enrichit la ville en général. 

    Il est des esprits chagrins pour nous accuser d’encourager les peuples à s’entredéchirer, se massacrer. Pas du tout ! Nous nous contentons de fournir aux gouvernements les moyens de se défendre contre les agressions extérieures   . Refuseriez-vous aux Etats le droit de se défendre ? Bien sûr, parfois des fanatiques et des sadiques commettent des exactions, que d’aucuns nomment « génocides », mais de cela nous ne sommes pas plus responsables que le fabricant d’automobiles ne l’est des accidents de la circulation.  »

    Ce noble discours, Ignacio Ganatiempo le connaît par cœur, si bien qu’il l’a fait sien. Ce ne sont plus les paroles d’un autre, mais ses propres pensées qui s’expriment ainsi, à voix haute, sans que lui-même ait à les prononcer. A vingt-cinq ans, Ignacio Ganatiempo déborde d’ambition. Certes, il est déjà technicien chef de tout l’atelier, mais son appétit d’ascension sociale ne se satisfait pas de cette situation qui le place à mi-hauteur. Le soir, il assiste à des cours de formation continue, afin de passer le concours d’ingénieur. Cela prendra du temps mais il ne désespère pas d’y parvenir, en deux ou trois ans.

    Ignacio Ganatiempo a fini de nettoyer ses mains. Il jette le chiffon sale dans la corbeille à papier, puis se dirige vers le lavabo, pour y procéder à un savonnage, long et systématique, destiné non seulement  à parfaire l’hygiène, mais aussi à donner une agréable senteur à la peau. Ce soir, le technicien sortira en compagnie de son chef et modèle, l’ingénieur Neil Steelband, son aîné de dix ans. Tous deux célibataires, ils aiment se retrouver après la fermeture. Deux loisirs les unissent : le sport d’équipe, et plus précisément le ballon au pied, puis la chasse invétérée aux dames de minuscule vertu. Après les heures d’atelier commence la vraie débauche…

    Ignacio Ganatiempo range ses dossiers dans les tiroirs de son bureau métallique. Au mur est fixé un tableau d’acier scintillant, où sont accrochés de nombreux  outils. Sur la table, tout est strictement ordonné. La règle d’acier souligne d’un trait clair le côté droit du rectangle formé par le plateau, sur lequel sont encore disposés, en ordre de bataille, la calculette électronique, le pied à coulisse, le mètre pliant, la clef anglaise et la burette d’huile. Ignacio Ganatiempo examine attentivement l’ordonnance de ses outils, s’assure que chaque objet se trouve exactement où sa main peut facilement le saisir, sourit de satisfaction, sort de la pièce et en verrouille la porte.

    Il croise alors Paolo Casagrande, qui s’achemine en direction des vestiaires en compagnie d’un couple d’ouvriers, Lucas et Josefina Obrero. Lucas exhorte Paolo à s’intéresser un tant soit peu au divin sport de ballon au pied, mais Paolo ne l’écoute que d’une oreille fermée. Josefina houspille son mari, pour qu’ils aillent vite chercher les enfants à la crèche, dirigée par Pilar Escudo, l’épouse du directeur de l’usine.

    Le couple Obrero affiche une trentaine épanouie. La fabrication des joujoux mortifères et l’éducation de leurs enfants occupent leur temps et leurs pensées. Le luxe de Lucas consiste à se délecter de la transmission des matches entre équipes de ballon au pied. Le subtil loisir, prisé par d’odieuses brutes, qui consiste à provoquer des bagarres autour des stades ne l’attire pas du tout. Lucas est un homme paisible, même s’il participe à la production de chargeurs et de munitions. Les slogans nationalistes ou racistes ne font pas vibrer en lui la corde du chauvinisme.

    «  Ah, toi, Paolo, tout le monde sait ce qui te passionne : tes sculptures, toujours tes sculptures ! Je me demande bien pourquoi tu continues d’en produire, puisque personne ne te les achète. Tu ne crois pas que tu ferais mieux de faire autre chose, dans tes loisirs ? »

    Paolo se contente de soupirer, puis de hausser les épaules. A quoi bon essayer de faire comprendre la passion de l’Art, à qui ne lui voue que la plus irrémédiable indifférence ?

    Ignacio Ganatiempo ne se mêle pas à la conversation, laquelle en l’occurrence est plutôt le monologue de Lucas, célébrant les vertus de l’olympique ballon au pied. Quant à Josefina, elle se moque bien et de la sculpture, et du sport en général. Son obsession est d’arriver le plus vite possible à la crèche, pour ne pas retarder la sortie des puéricultrices et s’occuper au plus tôt des fruits charnels des ébats matrimoniaux.

    Ignacio Ganatiempo monte au premier étage, où son chef direct est en train de ranger ses dossiers, avec la méticulosité que le technicien admire : « Bazookas Beaux Dégâts », « Mitraillettes Casse-tête », « Chargeurs Bons Perceurs », « Bombes Hécatombes », « Mines aux Hommes Troncs »,  merveilles aux noms si poétiques, déclinant la beauté de la boucherie programmée.

    «  Alors, Ignacio, ce soir, nous allons au « Vol du condor » ? Te sens-tu en forme pour bander comme un taureau ? »

    Ignacio Ganatiempo sourit complaisamment à Neil Steelband. Avec l’ingénieur, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il appelle une chatte une chatte, une bite une bite. L’une de leurs plus belles complicités, c’est le langage vulgaire. A l’usine, il faut adorer la trinité de l’efficacité, du rendement et du profit, mais, sortis de l’atelier, l’homme doit débrider sa virilité, afin de toujours donner satisfaction au patron, M. Hector Escudo.

    «  Je me douche ici, comme d’habitude, je me change, et nous allons dîner avant de voir quel gibier nous pouvons lever ce soir. D’accord, Ignacio ? »

    Ce programme va comme un gant au technicien, ou plutôt lui convient tel le préservatif, objet dont il possède en permanence quelques exemplaires dans ses poches. A tout moment,  l’homme moderne est prêt à saillir la chienne.

    « Moi aussi, je vais me doucher et me changer ici. Ça nous fait gagner du temps pour la soirée.

    - Rien à signaler à l’atelier, Ignacio ?

    - Non, sauf ce Paolo Casagrande, comme d’habitude. Je sens qu’il n’a pas la tête à son travail. Toujours ses satanées sculptures… Quelquefois, je le surprends qui rêvasse, au lieu de s’activer.

    - Envoie-le moi, pour que je lui passe un savon. Il n’y a pas de raison que ce type flemmarde et retarde la chaîne de montage. Nous devons veiller à ce que la machine soit parfaitement huilée, à ce que tout file à la vitesse V. Tu es bien d’accord avec moi, Ignacio ? »

    Formulant cette affirmation sous une forme faussement interrogative, Neil Steelband vrille son regard d’acier gris bleuté dans les prunelles marron de son subalterne, qui hoche la tête. Tous deux se flattent d’avoir de   larges épaules, des corps minces et musculeux, une taille au-dessus de la moyenne nationale. Neil est un peu plus grand qu’Ignacio. L’ingénieur lorgne le technicien depuis sa hauteur corporelle et professionnelle. 

    «  Neil, tu sais bien que nous sommes d’accord sur l’essentiel. L’affaire de Hector Escudo, c’est aussi la nôtre. Nous  croyons au succès de l’entreprise, et nous la servons de notre mieux. La prospérité de l’usine est aussi la notre. Et nous réussissons. Chaque année, le bilan financier le montre. »     

    Ignacio Ganatiempo se rengorge. Il se sent investi d’une mission quasiment sacrée, celle de prêcher au quatre coins du monde la foi en l’invulnérabilité du capitalisme et de louer la sublime beauté des marges bénéficiaires. Le sort des paysans qui perdent jambes ou bras sur des mines sournoisement dissimulées ne l’empêche pas de dormir, et Neil Steelband non plus. Ces « incidents » se produisent si loin de là. Puis, ce ne sont pas eux qui disposent, consciencieusement et savamment, les machines mutilantes.

    A la sortie, les deux hommes échangent quelques paroles avec le Directeur, qui procède à l’inspection vespérale de fin de semaine. Le patron a la quarantaine avantageuse : légèrement bedonnant, la calvitie conquérante, le sourire de satisfaction de soi justifié par la réussite de l’usine d’armements, l’impitoyable regard noir et fouineur pour les fautes et manquements d’autrui.

    «  A lundi, mes amis. Amusez-vous bien. Profitez du week-end pour vous détendre. Ah, mais je vois que vous emportez du travail ! Mes félicitations ! »

    Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo portent chacun sous le bras un lourd dossier. La promotion de la mort multipliable à volonté, de la boucherie à la carte, ne souffre pas de retard. La glorification du dieu Profit non plus.

    Le couple   Obrero marche d’un pas rapide sur l’aire de stationnement de l’usine, et, non sans peine, trouve sa petite automobile parmi les centaines qui sont garées là. Lucas et Josefina pestent contre le petit retard. Tout est minuté : la sortie de l’usine, les commissions au supermarché, la récupération des enfants à la crèche…

    Au supermarché, « De tout pour pas cher » Petrov Moskoravin s’apprête à quitter le bureau. Les traductions commerciales ne ravissent ni l’intelligence, ni la sensibilité du pianiste, mais la tâche quotidienne permet au corps et à l’âme de retarder l’irrémédiable divorce, que l’inanition précipiterait. Par bonheur, ce soir il a terminé les travaux demandés.

    «  Ouf ! Rien à emporter chez moi ! Deux jours de liberté pour composer... Je verrai sûrement Elena et les amis. Est-ce que Mathew Dawnside va revenir chez les Casagrande ? Ce journaliste m’a laissé une très forte impression… Il a un regard qui scrute les choses et les gens… C’est à se demander si  quelque chose peut lui échapper. Ce gaillard est sans cesse aux aguets.  »

    Petrov Moskoravin laisse la porte du bureau grande ouverte. La femme de ménage, Maria Hazacan,  passera plus tard. La femme de l’éboueur va ainsi dans différents lieux de travail, nettoie tel jour les salles de cours à l’Université Technologique, tel autre jour les bureaux dans une banque, et, finalement, additionnant les emplois à temps partiels, cumule l’équivalent d’un poste et demi.

    Petrov et Maria se croisent dans le couloir. Ils se connaissent un peu. Petrov sait que Maria manifeste de l’empathie à l’égard d’Elena, lorsqu’elle subit l’exécrable humeur d’Amanda Cazaladrones. Le musicien connaît aussi l’estime réciproque de Paolo et Pedro. Le sculpteur et l’éboueur ne partagent pas les mêmes goûts, mais cela ne les empêche pas de considérer l’autre avec bienveillance et respect.

    «  Comment allez-vous, Mme Hazacan ?

    - Bien, M. Moskoravin. Votre semaine est donc finie !

    - Eh oui, j’ai cette chance, alors que la vôtre ne l’est pas ! Je vous souhaite bon courage et je vous dis à la semaine prochaine ! Attendez ! Mme Cazaladrones s’est-elle montrée plus tolérante, plus humaine, aujourd’hui, envers Elena ?    

    - Hélas non, M. Moskovarin, pas vraiment. Heureusement que le Président, M. Guiseppe Mascara, sait calmer son personnel. Je crois que même lui parfois en a marre d’Amanda Cazaladrones, mais que peut-il faire contre la femme du Commissaire, je vous le demande ?

    - Pas grand-chose, assurément. J’en suis navré pour Elena. C’est une personne de grande valeur. Se faire piétiner ainsi, quelle honte !

    - Vous avez raison, M. Moskoravin. Excusez-moi, mais il faut que je vous laisse. La serpillière et le balai m’attendent. Ce sont eux, mes chefs !  

    - Encore une fois bon courage, Mme Hazacan. Reposez-vous bien pendant ces deux jours ! »

    Au bout du couloir, près de la porte de sortie, Petrov aperçoit la sihouette obèse de William Quickbuck, le Directeur du supermarché. Entre les deux hommes règne l’antipathie. William Quickbuck subodore que Petrov Moskoravin n’est pas totalement dévoué à la cause commerciale. Le musicien accomplit sa tâche, mais sans zèle ni enthousiasme. Au cours des réunions où sa présence est requise, le traducteur paraît s’ennuyer. Il lui manque la fibre mercantile. Or, cette aptitude, pas plus que n’importe quelle autre, ne peut s’acquérir en échange d’une somme d’argent…

    Pour sa part, s’il lui était permis d’exprimer sa pensée à haute voix, Petrov Moskoravin reprocherait volontiers au patron d’utiliser la musique uniquement comme argument de vente. Des partitions bâclées,  des notes au rabais, des chansonnettes sans rimes ni raison, des flopées de sottises et d’inepties, à l’écoute desquelles se pâment d’aise les cuistres qui confondent tambourinage et musique, paroles et babillage ; c’est la pâtée musicale offerte aux clients… Petrov se garde bien de formuler la moindre attaque contre l’usage dévoyé de son art, mais il souffre de cette situation.

    «  Ah, vous nous quittez, cher M. Moskoravin ! Etes-vous bien à jour dans vos traductions ? Oui ? Parfait ! Je vous dis à lundi ! Profitez de ce temps libre pour bien réfléchir à propos de nos réunions de qualité. Nous devons tous améliorer les capacités de vente du supermarché. Donc, je compte sur vous et vos idées !

    - Au revoir, M. Quickbuck. A lundi ! »

    Petrov Moskoravin tend la main à William Quickbuck, La poigne du gros homme ne manque pas de vigueur. La première fois, cela surprend, car l’on s’attend à frôler une chose flasque et moite. Le regard est aussi ferme que la poignée de main : il fouille, inventorie, pèse et soupèse, calcule. Petrov Moskoravin se sentira toujours mal à l’aise, face à cet éléphant caparaçonné de chiffres.      

    Comme le traducteur et musicien sort du supermarché, il voit venir Lucas et Josefina Obrero. L’homme pousse un chariot, qu’ils vont charger de boites de conserves et victuailles diverses, afin de regarnir le garde-manger, qu’une semaine de fringales sans cesse renaissantes vide toujours trop vite à leur goût. Dans le petit chariot métallique, ils vont aussi empiler détergents et  leessives aux indépassables vertus hygiéniques, mais que Fée Publicité se chargera de détrôner une semaine plus tard, au nom de Sainte Nouveauté. 

    «  Josefina, Lucas, bonsoir ! Alors, le ventre crie famine, comme tous les vendredis ! Je parie qu’après cela, vous allez courir chercher les loupiots à la créche, pas vrai ?

    - On ne peut rien vous cacher, Petrov. Etes-vous content de votre semaine ?

    - Pas trop mécontent, mais encore plus content de voir arriver le congé hebdomadaire ! Comment va mon ami Paolo ?

   - Couci-couça, toujours plus ou moins en bisbille avec Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo. C’est une véritable maladie, chez vous les artistes. Jamais en accord avec le milieu professionnel, toujours un peu marginaux, n’est-ce pas ? Dites-moi un peu : à quoi ça vous avance ? Faire des statues ou composer n’a jamais nourri son homme.

    - Lucas, c’est difficile de comprendre ça, lorsque l’on n’y participe pas soi-même. Peut-être le comprendrez-vous mieux si l’un de vos enfants se tourne vers un métier artistique.

    - Ah, j’espère bien que non ! Ça jamais ! Ne me parlez pas de malheur ! Elever des enfants pour qu’ils choisissent des voies professionnelles sans issue !

    - Lucas, arrête donc de discuter avec M. Moskoravin. Allons plutôt faire nos courses ! Dépêche-toi ! Sinon, tu vas nous mettre en retard ! La crèche va fermer dans trois quarts d’heure !

    - Ah, les femmes, elles ne pensent qu’à leurs marmots ! C’est bon, j’arrive Josefina ! Ne t’affole pas ! Allez, au revoir, Petrov ! Et cessez donc de vous monter la tête entre vous contre les humbles travailleurs comme nous !

    - Nous ne nous « montons pas la tête », comme vous semblez le croire. Nous essayons de défendre le droit à la création, que trop de gens jugent encombrant. Allez, bonne fin de semaine et à bientôt, Josefina et Lucas ! »

    Petrov Moskoravin va chercher sa petite voiture. Il marche d’un pas lent, fatigué, lourd. Dans les chaussures de cuir, pourtant assez confortables, les pieds sont douloureux, suants. Il ne les soulève pas mais les traîne. Pouvoir enlever  les godasses, voilà le rêve trivial et charmant qu’il entretient. Sa pensée se concentre sur la plus lointaine partie de son anatomie, les orteils, qu’il se représente ratatinés, souffreteux, rougis, endoloris. Seraient-ils animés d’une volonté propre ? Il les sent pousser contre les parois de cuir, tels des prisonniers essayant de briser les barreaux de la cellule. L’image des dix orteils s’agite dans sa cervelle. Ce ne sont plus des orteils, mais dix diablotins, qui se rebellent contre le propriétaire, contre le trop lointain cerveau, contre les usages qui veulent que nous couvrions nos pieds. Sur ses épaules, sa tête pèse comme une enclume de fonte.

Puis vient le désir de se débarrasser de toute la défroque sociale, de se dénuder entièrement, de jeter pêle-mêle les habits sur le fauteuil ou le lit, dès que possible…

    A la cadence débridée de la maman soucieuse de récupérer au plus vite sa progéniture, le chariot s’est empli. La file d’attente est, malignement, toujours trop longue. Josefina s’impatiente, peste contre la lenteur supposée de la caissière, tandis que Lucas s’efforce de calmer les ardeurs maternelles et vindicatives de son épouse.

    « Enfin ! Pas trop tôt ! J’ai cru que nous allions y passer la nuit !

    - Tu exagères ! La pauvre caissière fait de son mieux ! Tous les clients ont des chariots bourrés de marchandises. Comment veux-tu qu’elle aille plus vite ?  

    - Maintenant, active la manœuvre, que nous ne soyons pas en retard !

    - Calme-toi, nom d’une pipe ! S’il nous arrive un accident, nous serons bien avancés ! »

    Le couple Obrero, cahotant sur les bosses de ses contradictions, parvient à la créche sans collision.

    La directrice, Pilar Escudo, épouse du patron de l’usine d’armements, est assise dans la grande cabine, vitrée du côté du couloir, poste depuis lequel la vigilante puéricultrice peut surveiller toutes les venues, puis les allées. La quadragénaire n’a pas jugé bon de s’armer jusqu’au chignon, pour défendre la sécurité de la crèche et des nourrissons. Les parents ne doivent en aucun cas s’inquitéer : rien n’échappe au regard de Pilar Escudo. Jamais un voleur d’enfants ne s’introduira dans le havre de la très jeune enfance.

    «  Bonsoir, M et Mme Obrero ! Mais non, il n’y pas de problème, voyons ! La crèche ferme dans un quart d’heure et nous n’avons jamais laissé un bébé sur le trottoir, que je sache ! Ce n’est pas le genre de la maison !

    - Ah, Mme Escudo, avec vous comme directrice, c’est les yeux fermés que nous vous confions nos enfants, pas vrai Lucas ?

    - Bien sûr ! Qui s’est occupé d’eux, aujourd’hui ?

    - Carla Curatodo. Approchez-vous de la barrière ! Elle va vous passer les précieux paquets par-dessus ! »

    Les parents s’avancent jusqu’à la petite barrière, que nul n’est autorisé à franchir sans autorisation expresse de Pilar Escudo, ou de l’une des aides- puéricultrices. Carla Curatodo les a vus, les bambins aussi. La fille et le garçon, des jumeaux, accourent les bras tendus vers le couple.

    «  Juanito, Mercedes, dans nos bras ! »

    Effusions des retrouvailles, comme s’ils s’étaient séparés depuis des semaines. La poule glousse de plaisir, les poussins pépient, le coq garde son « cocorico » pour le lever matinal.

    Carla Curatodo approuve de son regard bleu, qui ruisselle en vagues douces de dessous la masse de ses boucles brunes, le tableau de la réunion familiale et vespérale. Agée de seulement vingt-cinq ans, elle se flatte de posséder le mari le plus savant de la ville, puisqu’il ne s’agit pas moins que du célèbre Dr Arturo Curatodo, duquel Dolores Valle y Monte chante les merveilles thérapeutiques, mais qui malheureusement est submergé de tâches administratives pour pouvoir exercer pleinement le métier de médecin. Arturo s’estime un quadragénaire comblé, avec une si belle et jeune épouse, que tous s’accordent pour qualifier comme « appétissante ».

    «  La journée s’est-elle bien passée, Mme Curatodo ? Ont-ils bien joué, bien mangé ?

    - Comme d’habitude ! Ils ont très bon appétit et ils participent à tous les jeux que nous leur proposons. Vous avez des enfants pleins de vitalité. Ensuite, ils forment un tandem de choc. Au revoir, les enfants ! »

    Avant de remettre les jumeaux à Lucas et Josefina, Carla Curatodo les a embrassés légèrement sur chaque joue. De son poste, Pilar Escudo surveille tout sans dire un mot. Carla fait mine de ne pas s’en rendre compte, mais cela l’irrite. La directrice ne sait pas vraiment faire confiance à son personnel. Cela crée des tensions entre elle et l’équipe de puricultrices. Lorsqu’elles rentrent chez elle, chacune des deux femmes se plaint à son mari du comportement de l’autre, Carla Curatodo de la surveillance tatillonne de la directrice, et Pilar Escudo de l’attitude de défi de l’aide- puéricultrice. Arturo Curatodo et Hector Escudo se connaissent et s’estiment, en dépit des objectifs opposés de leurs professions. Aussi tentent-ils de calmer le bellicisme de leurs épouses, mais sans obtenir des résultats notables.

    «  Nos femmes sont adorables au foyer, mais sur le lieu de travail, elles deviennent intrataibles. Comment expliquez-vous ça, M. Escudo ?

    - Je l’ignore… Ce n’est pourtant pas moi qui attise les passions belliqueuses ! »

    Ravi d’avoir osé répéter pour la centième fois la détestable plaisanterie, qui ne l’innocente pas des carnages qu’il favorise, Hector Escudo se laisse secouer par sa propre hilarité. Le Docteur Arturo Curatodo le regarde avec patience. Il attend que l’accès s’achève par une quinte de toux, pour recommander au directeur de l’usine d’armements de prendre le sirop « Gorge lisse », afin de pouvoir encore le lendemain communiquer ses ordres mortifères.   

03/06/2021

15 Le musée de la Nature

 

15 Le musée de la Nature

   

 

   

    « Au centre de Santa Soledad, j’ai cherché un lieu de promenade, afin de me détendre au cours de la journée. Les sous-sols de la bibliothèque anti-littéraire causeraient, à longueur de temps, une dépression nerveuse à l’homme le mieuxs équilibré du monde, sachant surtout que les seuls rats de bibliothèques visibles sont d’authentiques rongeurs…  

    Elena Mirasol et Petrov Moskoravin m’ont parlé du Parc. Pour la plupart des habitants de Santa Soledad,  l’attrait principal réside dans le jardin public, botanique et zoologique, bien qu’il soit de la plus impersonnelle conception, avec ses allées sablonneuses, qui se faufilent entre les pelouses munies de l’arrosage automatique et nocturne. L’émeraude végétale est interdite aux écrasantes semelles. Sagement, les fleurs s’ordonnent en massifs et parterres, qui composent d’impeccables figures géométriques, d’une régularité militaire, comme si l’on voulait de ce lieu proscrire le détestable hasard.

    Le Parc se situe dans un quartier morne, aux habitations dépourvues d’intérêt architectural, à l’image de certaines gens aux insipides personnalités, qui se contentent d’y vivoter, me disent mes amis les artistes. A la décharge des âmes timorées, il me faut préciser que Santa Soledad, à défaut d’avoir été totalement épargnée par l’Histoire, se voudrait sans  histoires… Ici, la vitalité inquiète, aussi cherche-t-on à l’étouffer, sous l’ouate de l’hypocrisie. Souvent, la politesse n’est que le masque de l’envie, la rancœur et la haine. Toujours selon mes nouveaux amis, de nombreux habitants dilapident en cachotteries, ou  épuisent en médisances et calomnies la maigre énergie que leur a laissée le Labeur. Je peux du moins affirmer que j’ai vu les gens se comporter ainsi ailleurs qu’à Santa Soledad, partout en fait où l’Art est catalogué comme un luxe de peu d’intérêt.

    L’existence d’une ville présuppose la réalité d’un centre, point idéal et focal, vers lequel convergent d’invisibles rayons. Selon toute apparence, à Santa Soledad,  le centre se trouve sur la Plaza de la Mayoria. La bordent les principaux bâtiments : la Mairie, le Palais de Justice, la Chambre du Commerce et la Poste. La cathédrale Santa Trinidad de los Castigos trône au milieu de la place. La nuit venue, les citoyens peuvent s’endormir paisiblement, puisque tout est rigoureusement placé sous contrôle. Réalisme et pragmatisme tiennent les commandes.

    Le rêve de quelques insatisfaits, fou comme tout rêve qui se respecte, serait que, transcendant la trivialité des lieux, sous la cendre du quotidien, rougeoieraient drame et mystère, guettant l’instant où, revêtus de formes et couleurs inédites, ils déferleraient afin d’engendrer la stupéfaction, l’émerveillement, voire la terreur. Le pire des états serait le statu quo. C’est du moins le rêve de la violoniste, Elena Mirasol, du peintre Teresa Casagrande, de son mari, Paolo le sculpteur, de Petrov Moskoravin, le compositeur et de leurs amis.

    Santa Soledad n’a jamais compté que peu d’artistes. Si  j’en crois mes nouveaux amis (mais pourquoi ne les croirais-je pas ? Il me faut prolonger l’étude de Santa Soledad jusqu’à m’assurer d’une certaine vérité, la mienne…)  l’Esthétique ne fait guère vibrer leurs banals concitoyens. Ceux-ci seraient accoutumés de penser d’abord à leurs portefeuilles, dont avec soin ils dissimuleraient  soit la maigreur, soit l’embonpoint, comme s’il s’agissait des parties les plus intimes de leur anatomie ; ensuite, à leur estomac, et plus généralement à leurs entrailles, à propos desquelles ils sauraient être diserts et dont ils s’attarderaient à décrire le fonctionnement plus ou moins harmonieux ou chaotique, avec une complaisance écoeurante.

    Si vraiment il est de tels gens, gageons qu’ils n’accorderont d’existence qu’à ce qu’ils peuvent soit toucher de leurs doigts gras ou rugueux, soit constater de leurs yeux si réalistes que, d’emblée, de leur univers borné ils excluront les sortilèges de la poésie. Pour un grand nombre d’entre eux, le mot « poésie » n’évoquera que la pénible récitation de textes obscurs, ennuyeux et désuets, parfois même infligée comme punition. Les exilés de la Poésie se remémoreront les séances de « traduction », pendant lesquelles l’accoucheur pédagogique tenta de rendre intelligible, dans un langage simplifié donc outrageusement réducteur, une langue qui ne fut conçue que pour se dresser, parée de somptueuses métaphores et de symboles lumineux, dans la magnificence de sa solitude.

    Si vraiment il en est ainsi, dans le meilleur des cas, l’on écoutera les artistes avec une courtoisie de surface, aux formules hâtives et mécaniques, ou, plus souvent, l’on feindra de les écouter, avec une expression d’ennui ou un sourire narquois, mais dès que la porte derrière les « toqués » se sera fermée, on les ridiculisera :

    «  Avez-vous jamais entendu de pareilles prétentions ?

    - Ces rêveurs ne content que des calembredaines !

    - Qui serait assez fou pour risquer le moindre centime dans les entreprises de ces songe-creux ? »

    Ainsi devisent les gens raisonnables. Poètes, musiciens, peintres et sculpteurs en sont douloureusement conscients, et parmi eux rares sont les dupes des grimaces que la majorité sensée leur a réservées. Aussi, de la vie les créateurs iront chercher un fade écho dans le Parc, baptisé Julio Bravo, du nom d’un politicien local qui, pendant trois décennies, sut administrer efficacement Santa Soledad.

    Un étroit ruisseau artificiel, où barbotent des poissons maigrichons, traverse le Parc. Sur l’eau verte du bassin, aboutissement obligatoire de toutes les allées, mais qui n’est qu’une terne miniature de lac, voguent sans espoir de voyage un couple de cygnes devenus gris d’ennui et des canards au plumage éteint. L’endroit possède encore des enclos, dans lesquels courent et picorent des poules caquetantes et sautillent des lapins couineurs. L’originalité des premières consiste en ce qu’elles sont naines, et celle des seconds en ce qu’ils sont angoras, probablement les seules raisons qui justifient leur exposition à la curiosité des badauds.

    Derrière les grillages, les paons balayent de leur traîne la poussière grise ou brune, n’osant que très occasionnellement déployer le flamboiement bigarré, comme s’ils savaient habiter un lieu condamné à la laideur et la médiocrité, qui les rendrait honteux de leur beauté. Le visiteur observe encore des daims, des chèvres et un mouflon, enfin le cerf entouré de la harde et arborant sa royale ramure. Les pointes des andouillers ont été sciées, afin de leur ôter toute offensive utilité. 

    Cete collection d’herbivores broute une herbe avare et anémiée, qui ne peut leur rappeler la Nature que de très lointaine façon, d’une manière quasi fantomatique.

    Quant à l’unique phoque, le plus souvent affalé sur la rampe cimentée qui glisse vers l’eau noirâtre du second bassin, celui-ci guère plus grand qu’une baignoire, le promeneur compatissant croit déchiffrer dans son regard la résignation d’un être qui n’attend plus que la délivrance, atroce mais irréparable, offerte par la Mort.

    Dans le Parc, tout évoque la contraction de l’espace et la suppression de liberté. Faune et flore ne sont entretenues que pour être contenues et retenues, comme si les hommes n’avaient voulu conserver ce simulacre de Nature que par remords d’en avoir saccagé la réaltié. De même, la nostalgie en vogue exhibe, dans les musées aux salles sombres, témoignages et reliques d’un passé populaire et régional, dont le souvenir ne survit plus que marginalement, la planète entière ayant été submergée sous des flots de ketchup, coca-cola, niaiseries, violence et pornographie hollywoodiennes.       

    Peut-être est-il difficile d’affirmer que les artistes ou ceux qui se croient et se veulent tels,  et s’efforcent de s’approprier le rôle en adoptant les attitudes du personnage, trouvent dans le Parc Julio  Bravo 

le réconfort, la plénitude et la séérnité que ne leur procure pas le commerce de leurs dissemblables.

    De mes soupçons j’ai reçu la confirmation hier matin. Le Commissaire, un dénommé Luciano Cazaladrones, m’a convoqué pour me questionner sur les raisons de ma présence à Santa Soledad.

    L’apparence de ce policier m’a presque inquiété. Il ressemble plus au bouledogue qu’à l’homme. Ceci dit, Cazaladrones ne s’est pas comporté de manière agressive, mais plutôt cauteleuse, attitude contre laquelle il n’est pas moins difficile de se défendre que contre la pure hostilité.

    Comme les autres fenêtres du Commissariat, celle de son bureau est munie de barreaux d’acier. Arrivé là, le suspect se sent aussitôt emprisonné. Luciano Cazaladrones fume comme un pompier qui serait devenu pyromane. C’est insensé. De plus, c’est foncièrement désagréable pour les gens qu’il « reçoit », ou qu’il « cuisine », selon que l’invité verra la situation de manière positive ou négative.

    «  Que cherchez-vous, à Santa Soledad ? Un journaliste aussi renommé que vous n’a vraiment pas grand-chose à se mettre sous la dent, ici. Vous perdez votre temps. Méfiez-vous de ces gens que vous fréquentez. Ce sont des paranoïaques. Ils se prétendent artistes, mais ce ne sont que des ratés, de pauvres hères, inadaptés que leurs employeurs conservent à des postes subalternes par pitié, par charité. Nous savons que ces gens-là dénigrent Santa Soledad. Ne croyez pas un mot de ce qu’ils racontent. La ville n’est pas seulement affairiste, comme ils voudraient le faire accroire. Enfin, il faut que je vous dise que vos articles peu flatteurs déplaisent profondément à notre Maire, Augusto Valle y Monte. Bien sûr, chacun a le droit d’être critique, mais partisan, cela me paraît plus discutable. Sommes-nous d’accord, M. Mark Mywords ?

    - Si je vous comprends bien, j’ai le droit de penser ce qu’il me plaît, pourvu que ce soit la même chose que vous.

    - Comme vous y allez ! Ne déformez pas mes propos ! Je vous conseille simplement de vous méfier.

    - Dois-je prendre cela comme un conseil, un avertissement ou une menace ?

    - Vous êtes très suscepttible, Mr Mark Mywords. Ne prenez pas si vite la mouche. Restez calme. Nous sommes entre gens civilisés, n’est-ce pas ?

    - Je le crois aussi. J’ajouterai : « intelligents ». Gardez présent à l’esprit que mon statut de journaliste me protège contre les procédures hâtives ou carrément arbitraires. 

    - Personne ne songe à rogner vos droits de journaliste, Mr Mark Mywords. Allons, détendez-vous. Puis-je vous offrir un cigare ? Ah, vous ne fumez pas… C’est dommage. Cela détend et favorise la réflexion. Vous craignez que le tabac n’abîme votre mémoire ? Pour ma part, je n’ai rien remarqué de tel. Oui, vous êtes écrivain. C’est peut-être différent pour les auteurs. Au revoir et bonne journée, Mr Mark Mywords. »