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18/05/2022

36 Le retour des oiseaux

                                                               36 Le retour des oiseaux

 

   Dans les quatre à cinq jours qui ont suivi l’engloutissement, nous avons tous remarqué une bizarrerie : le retour des oiseaux. C’est Petrov qui nous l’a signalé le premier, car il était sorti pour se promener dans le Parc Julio Bravo et le long du Rio Sangriento. Teresa et Paolo fignolaient leurs œuvres, chacun étant trop absorbé pour même entendre les bruits venus de l’extérieur. Marteau et ciseau en main, Paolo luttait contre la pierre, tandis que Teresa chantonnait, tout en préparant ses couleurs. Elena répétait ses partitions à l’étage, et je pianotais sur le clavier de mon ordinateur dans une autre pièce. Nous, les cinq survivants, avions décidé de passer quelques jours ensemble, afin de partager le deuil de nos malheureux amis. A midi, Petrov ouvrit la porte et lança : « Les oiseaux sont revenus ! Ils arrivent par vagues, par centaines, par milliers ! C’est à peine croyable ! Quoi ? Vous ne vous en êtes pas même rendu compte ? Ah, bande d’artistes ! Ouvrez vos yeux et vos oreilles ! » Nous eûmes un peu honte de notre extrême distraction, laquelle résultait en fait d’une concentration extrême. Aucun d’entre nous n’avait vu, ni entendu le phénomène, car l’intensité avec laquelle nous vivions ces heures nous rendait aveugles et sourds à tout ce qui provenait du dehors. « Il a raison, Elena, cria Teresa, regarde, dans les arbres du jardin, il y en a des dizaines ! - C’est étrange, murmura Paolo, ils avaient quitté Santa Soledad après notre départ, ils reviennent après la mort de nos compagnons… Qu’est-ce que ça peut bien signifier ? - Voyons, l’apostropha Petrov, tu ne vas pas te mettre à chercher des significations dans tout ce qui se produit ! - Pourquoi pas, ai-je dit. Ces déplacements ne sont pas banals. Mes amis, voici le fond de ma pensée : le gouffre et la destruction du phalanstère préludent à d’autres événements, dont la terrifiante succession s’inscrit dans la prophétie des Maztayakaw. - Tu ne penses pas sérieusement qu’il faut accorder du crédit à ces menaces, vieilles de plusieurs millénaires, m’a objecté Petrov. - Plus j’étudie les tablettes, et plus je suis troublé par la coïncidence de faits réels avec la prophétie. Croyez-moi, nous n’en avons pas fini avec Ardhor. Le dieu solaire nous guette… » Si Mark Mywords s’interrogeait quant à la signification du retour des oiseaux, à la plupart des gens le fait n’apparut d’abord que comme une coîncidence, permettant tout au plus de présumer que les chanteurs ailés s’étaient si bien accoutumés à la présence de l’homme que son absence lui était devenue intolérable. D’un autre point de vue, il n’était pas déraisonnable d’affirmer que le secteur environnant la Edad del Sol était devenu, pour les oiseaux granivores et insectivores, trop dangereux depuis l’invasion des rapaces. Au total, la réinstallation des oiseaux dans Santa Soledad n’intéressa que très peu de laborieux. Néanmoins, les plus observateurs (probablement ceux dont la sensibilité n’avait pas été totalement atrophiée à force de trivialités) notèrent que cette nouvelle génération d’oiseaux arborait des plumages plus éblouissants que ceux de la précédente et que ses chants résonnaient avec une vigueur accrue, enfin que leurs mélodies s’étaient considérablement embellies. Dolores Valle y Monte, Carla Curatodo, Maria Hazacan et Luis Papelero furent de ceux-là. C’est dire que des personnes des deux sexes, dans des professions différentes, notèrent aussitôt cette évolution. Les maris écoutèrent les épouses avec attention, mais sans les croire vraiment, car ils pensèrent que le temps avait effacé de leur mémoire les couleurs des plumages et les chants, si bien qu’ils leur semblaient soudainement plus beaux, plus harmonieux. Ces impressions étaient sans fondement matériel. La désaccoutumance faussait la perspective. Alejandra Papelero ne dissimula pas sa goguenardise : « Qu’est-ce qui te prend, Luis ? Tu ne vas tout de même te mettre à poétiser ? Ces volatiles n’ont rien de plus que ceux qui ont fui avec les artistes, il y a un an. Il y a mieux à faire qu’à s’extasier ! Nous avons des piles de livres à enregistrer, sur tous les sujets profitables ! Les entrepreneurs et les investisseurs veulent que la population soit bien formée, pour être toujours plus efficace. Alors, excuse-moi, mais perdre du temps à regarder les oiseaux, c’est ridicule, c’est niais ! » Le triste Luis enfonça la tête dans les épaules, recula devant sa jument qui se cabrait, et se réfugia dans sa niche, c’est-à-dire le bureau de Conservateur de la Bibliothèque. Il y serait à l’abri des invectives méprisantes. Réel ou non, l’embellissement des oiseaux ne suscita, chez la plupart des habitants, qu’une cécité accompagnée d’une surdité sans appel. De rares originaux qui, à l’écoute et la vue des merveilles volantes, s’émerveillèrent en public et sans retenue, reprochèrent à leurs concitoyens leur insensibilité. En retour, l’admiration enthousiaste valut aux personnes irréfléchies l’accusation non moins grave d’être la proie consentante d’hallucinations. On dut, cependant, se résigner au fait que ces « revenants » ne ressembleraient pas à leurs prédécesseurs, car, dès la première nuit, un événement inouï bouleversa même les plus prosaïques des esprits. Les oiseaux donnèrent un concert nocturne que rien, ni les cris courroucés, ni les jets de pierre, ne parvint à interrompre. Les emplumés s’entêtèrent, sans que l’on sût pourquoi, à chanter du crépuscule jusqu’à l’aube, empêchant ainsi les malheureux travailleurs d’aborder le hâvre du sommeil. Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo se téléphonèrent à minuit : « Salut, Ignacio ! Evidemment, tu ne peux pas fermer l’oeil non plus ! - Hélas, quel raffut ! Si ça dure toute la nuit, nous n’allons pas être frais demain matin. Comment pourrrions-nous les obliger à se taire ? - A coups de volée de plombs ! - Tu crois vraiment qu’il faut en arriver là ? Cazaladrones ne nous féliciterait pas. - Essayons toujours ! Bien sûr, il ne faut tirer que dans les feuillages, pour ne pas risquer de blesser des passants. - D’accord, je vais sortir le flingue. » Les deux hommes se postèrent, chacun à sa fenêtre, et criblèrent de chevrotines les arbres les plus proches. Des centaines de feuilles tombèrent, quelques oiseaux furent tués, mais presque tous allèrent chanter plus loin, ou plus haut, sur des toits que les deux Nemrod n’osèrent mitrailler. De l’insomnie généralisée, il résulta que, à l’heure sacrée de l’embauche, les yeux étaient rougis, les chevelures hirsutes, les barbes mal rasées, les joues parcourues d’estafilades causées par les rasoirs, ou les visages mal maquillés. Le baromètre de l’humeur indiquait « Pluies et vents » ; et les laborieux de grogner, geindre, gémir et ronchonner à cause de vétilles que personne, d’habitude, n’aurait pris la peine de relever. Quelles mouches, porteuses de substances hallucinogènes, avaient donc gobé les oiseaux pour déroger, d’une façon si intempestive, aux instincts primordiaux ? « Même Petrov, qui de nous cinq connaît le mieux les oiseaux, même lui dit que leur comportement actuel est incompréhensible. Au cours de ces nombreux voyages, Mark n’a jamais vu cela nulle part. Malgré l’interminable sérénade qu’ils nous ont donnée, aujourd’hui, les chanteurs ne manifestent pas de symptôme de fatigue. Ils continuent de nidifier, pondre, couver et chasser, comme si, la nuit dernière, ils s’étaient reposés. Nous pouvons espérer que la nuit prochaine, les oiseaux seront si épuisés qu’ils se tairont. Alors, nous jouirons d’un sommeil doublement mérité par vingt-quatre heures de veille. Je dois avouer que, même nous, les deux musiciens, avons trouvé la plaisanterie un peu trop forte. Las de nous tourner de droite et de gauche, nous nous sommes levés. Chacun s’est mis à pratiquer son art jusqu’à l’aube. Mark soupçonne ses pages nocturnes de n’être pas à la hauteur de ce qu’il exige de lui-même. Il n’a pas pour habitude d’écrire en pleine nuit, car, dit-il, son tempérament est trop solaire pour s’accommoder de la clinquante électricité. De même, Teresa préfère peindre à la lumière naturelle. Le Parc est son atelier de dilection ; l’un de ses thèmes favoris, c’est la misère animale, présentée comme une délectable curiosité, mais elle s’inspire aussi de la végétation, des arbres vertigineux, de la moite, de l’étouffante serre, des promeneurs, de leurs mimiques et leurs grimaces, des mille scènes qu’y déroulent leurs venues et allées. Petrov et Paolo semblaient moins gênés que nous par la veille imposée. A deux heures du matin, les Casagrande se sont levés les premiers. Mark et moi avions joué de nos corps selon des partitions qu’écrivaient nos mains, nos bouches et nos sexes, avec une virtuosité que le récent cataclysme a décuplée. La certitude d’avoir échappé de si peu à la mort nous a rendu chaque instant de notre amour plus précieux encore. Nous avons préparé du café, partagé une collation, puis chacun a essayé de produire de son côté, le mieux ou le moins mal qu’il le pouvait. Je me suis efforcée d’extraire du violon des chants qui s’accorderaient avec l’étrangeté de la veillée créative forcée. Je voulais que l’archet fasse vibrer les cordes d’une façon si mélodieuse que les oiseaux envieraient la beauté de ce chant artificiel et que, se sachant surpassés, ils se tairaient, mais je n’ai certainement pas réussi, puisque ma ruse n’a pas fonctionné. A l’aube, nous avons repris du café, mangé quelques tartines, puis nous sommes allés nous promener sur les berges du Rio Sangriento. Sous les rayons du soleil levant, les eaux ne nous parurent pas moins sanglantes qu’au ponant. Le carnet à dessin ouvert sur ses genoux, Teresa s’est installée là un moment, assise sur le banc de pierre le plus proche du fleuve, pour saisir les miroitements, l’instable géographie des courants, remous et tourbillons. Nous avons vu un aigle survoler le Rio Sangriento. Les passages de rapaces dans la ville sont rarissimes. Nous nous en sommes étonnés, sauf Mark. Il a dit : « Quelque chose est irrémédiablement brisé dans Santa Soledad. Il faudrait plus souvent écouter la parole des fous, qui parfois ont plus de raison que les gens raisonnables. Ce Domingo Malaespina, tout illuminé qu’il est, n’a peut-être pas tort. La prophétie des Maztayakaw est en marche. Plus rien ne l’arrêtera. » Nous ne savions s’il nous parlait, ou s’il ne s’adressait qu’à lui-même. Mark traverse parfois des zones visionnaires, depuis lesquelles il nous envoie des messages cryptés. Dans ces cas là, mieux vaut ne pas l’interroger. Son regard est dirigé vers une réalité intérieure, de lui seul visible, de lui seul connue. Nous respectons ses accès mystérieux, car ils conditionnent pour une part décisive sa créativité d’écrivain. Les trois hommes sont rentrés à la maison, tandis que je restais avec Teresa. Des propriétaires de chiens, qui promenaient soit le molosse, soit le toutou, pour l’inévitable besoin matinal, nous ont regardées comme si nous avions été deux extra terrestres. Deux femmes seules, à sept heures du matin, et, comble de la bizarrerie, l’une d’elles dessinant, voilà qui dépassait leur compréhension. Fatiguées, nous sommes aussi revenues vers la maison. Nous n’avions guère d’entrain. Par moments, au cours de la journée, le sommeil nous a emportées dans des flots rouges, où nageaient des vautours et des aigles, la tête hors de l’eau, à la poursuite des notables embarqués sur un radeau ballotté par les courants, remous et tourbillons. »

11/05/2022

35 Innocence ou culpabilité ?

 

35 Innocence ou culpabilité ?

 

   

    Dans les jours qui suivirent, toujours à l’aide de jumelles dirigées vers le village des damnés, les citadins évaluèrent les conséquences, tangibles et indélébiles, de la catastrophe sur les paysages. Si toutefois elle y réussissait, la nature mettrait des années à réparer les dommages.

    Les plus scrupuleux, qui avaient averti leurs concitoyens des risques encourus, s’ils n’exultèrent pas, ne purent s’empêcher de triompher amèrement. N’avaient-ils pas prévenu chacun, et plus particulièrement le service chargé des problèmes de sécurité, des dangers que présentait la zone choisie pour l’exil des artistes ? Pourquoi ne les avait-on écoutés que d’une oreille condescendante, tel l’adulte qui répond au hasard par d’insignifiants monosyllabes au babillage du bambin, sous prétexte que le jeune âge de l’interlocuteur justifierait l’inattention ?      

    A ces accusations les autorités objectèrent que les sinistrés avaient toujours été libres de déplacer roulottes et caravanes à volonté, précaution qu’ils avaient prise peut-être un peu trop tardivement. Avaient-ils suffisamment mesuré l’ampleur du péril ? Avaient-ils assez réfléchi aux mesures à réaliser ? Il était probable que non. Leur esprit s’occupait trop de fumeuses créations pour aborder les problèmes réels de façon décisive. Puis, il était injuste de taxer le pouvoir local d’indifférence, puisque des négociations avaient commencé, juste avant la catastrophe, en vue de l’éventuelle réintégration des exclus. D’accord, il était déjà trop tard, mais la Municipalité s’était montrée ouverte au dialogue. 

    Le point de vue officiel domina sans peine, et les travailleurs consciencieux furent préservés du remords potentiel, perturbateur du sommeil. Cela n’épargna pas aux âmes réputées trop sensibles le cuisant ressassement de la culpabilité, qui brûle l’esprit comme les orties brûlent les mains.

    Ainsi, par exemple, le Commissaire et l’archevêque se situaient aux antipodes l’un de l’autre, à propos de cette question. Luciano Cazaladrones, approuvé en cela par son épouse, ne voyait pas de sang sur ses mains. Oui, comme tant d’autres, ils avaient voté pour la séparation des deux ethnies, mais pas une seconde ils n’avaient envisagé le pire. La solution d’éloignement du phalanstère leur semblait la plus réaliste, la plus conforme aux vœux des deux communautés, comme devant favoriser le bonheur et l’épanouissement de tous. Allait-on sottement accuser les notables de Santa Soledad d’avoir creusé le gouffre et d’avoir déclenché le déchaînement final ? Allait-on exiger que les autorités prévissent l’imprévisible ? La mort subite et tragique de cinq cents personnes était, indubitablement, hautement regrettable, mais nul, ici, n’en était responsable, ni par conséquent coupable.

    Pensée que Cazaladrones n’aurait osé formuler à haute voix, mais la certitude de n’avoir plus à résoudre des casse-tête résultant de la fainéantise des artistes le soulagea d’un poids qu’il ne se serait plus senti la force de supporter. La lutte contre le crime, organisé ou non, ainsi se définissait sa tâche ; des individus enfreignaient la loi, donc ils devaient être punis. La chose était claire, même si l’on avançait dans l’obscurité des bas-fonds. A l’opposé, les différends, les heurts et conflits dans les usines et les bureaux, par la faute d’une poignée de rêveurs, avec les interminables polémiques ainsi suscitées, tout cela n’était pas de son ressort. Les circonstances l’avaient forcé à s’en occuper, mais il ne l’avait fait qu’à contrecoeur, en sa qualité de principal représentant de l’ordre public, après Monsieur le Maire, bien sûr.

    Angel Pesar de la Cruz concevait les choses d’une tout autre manière. A l’occasion de l’Assemblée, l’archevêque s’était abstenu, car, à ce moment-là, il tenait que le ministre de Dieu se devait de garder la neutralité. La question était politique ; afin de ne pas trahir sa vocation, l’Eglise se devait de ne pas intervenir dans le débat. Parmi les artistes, il est vrai que l’on dénombrait, plus que parmi les laborieux, des gens aux mœurs douteuses, voire dissolues. Ces libertins ne venaient pas, le dimanche, écouter le sermon de Monseigneur, mais, précisément, c’étaient là des raisons pour tenter de les gagner à la cause de Jésus Christ. Angel Pesar de la Cruz restait fidèle aux prosélytisme traditionnel de l’Eglise. Il fallait porter la Bonne Nouvelle, dans tous les foyers qui l’ignoraient encore.

    Le prélat se reprochait de n’avoir pas pris parti contre l’exil des artistes. S’il était devenu l’avocat de l’insertion, certes il eût été suivi. Sa parole était écoutée, donc avait du poids. Du moins voulait-il s’en persuader, choisissant d’oublier que l’écoute n’est souvent que très superficielle, et que les résistances obstinées aux arguments adverses annulent la force des meilleures argumentations.

     La blessure était si fraîche que le prélat ne pouvait déjà considérer les choses avec détachement. Aussi se disait-il que, peut-être la force de sa voix eût permis à la balance électorale de pencher en faveur des artistes. Monseigneur s’accusait lui-même d’avoir failli à son devoir de chrétien. Le sentiment de culpabilité, la honte d’avoir trempé, même par omission,  dans une tragédie, le tourmentaient, le poursuivaient jour et nuit. Ce drame de la conscience le fit envisager les plus sévères des pénitences.

      De plus, Angel Pesar de la Cruz regrettait la perte de son secrétaire particulier. Pour ce qui concernait Domingo Malaespina, l’archevêque se reprocha d’avoir manqué de discernement et de fermeté. Les mœurs du jeune prêtre n’étaient pas douteuses, mais scandaleuses. Luciano Cazaladrones et Felipe Carabiniero avaient enquêté à son sujet. Isabel Amapola, et les enfants de chœur, avaient été interrogés. On avait trouvé de nombreux témoins à charge, au bar « Le vol du condor ». A n’en pas douter, Domingo Malaespina se laissait gouverner par son vice, en tartuffe selon Angel Pesar de la Cruz, sur le mode de la schyzophrénie, selon le Dr Arturo Curatodo, que la Doctoresse Eleneora Mascara ne contredisait pas.       

    Que s’était-il réellement passé entre le prêtre homosexuel et les enfants de chœur ? Interrogés à ce sujet, les garçonnets firent des dépositions très contradictoires, parmi lesquelles même le plus pointilleux des policiers, le plus sourcilleux des psychiatres, eurent du mal é démêler le vrai du faux. Quelques familles portèrent plainte pour abus sexuel, mais rien ne fut prouvé, ni en faveur de Domingo, ni contre lui. Le dossier fut classé « Insoluble ». 

    Les plus hostiles aux disparus, tels William et Jane Quickbuck, ainsi que Hector et Pilar E     scudo,   conclurent même que le Destin, par souci d’équité, avait sanctionné l’inutilité de ces existences vouées à l’accomplissement de gageures. Entretenir des regrets eût été suspect, car cela aurait constitué l’amorce d’une complicité avec les parasites. Ces deux couples étaient influents. Ils essaimèrent  leur interprétation du drame dans tous les services de leurs entreprises,  la colportèrent dans la ville, si bien qu’elle fut reprise et devint l’acte de foi de Neil Steelband et d’Ignacio Ganatiempo, de Lucas et Josefina Obrero, puis de la paisible  majorité de Santa Soledad.

    Les chefs savaient de quoi ils parlaient. Du haut de leurs postes directoriaux, ne voyaient-ils pas tout ? Les plus infimes mouvements ne pouvaient échapper à leur vigilance. De plus, ils connaissaient les besoins des entreprises, savaient déterminer ce qui les développait, mais aussi ce qui leur nuisait. D’eux dépendait les emplois, les revenus, le bien-être matériel, fors lesquels rien n’est possible ni pensable.     Aussi, la plupart des gens se réfugièrent à l’abri du paravent de la bonne conscience et l’affaire, comme les « prétendus créateurs », fut ensevelie au tréfonds d’un second abîme, que certains nommèrent mauvaise foi.

 

19/04/2022

34 Les sauveteurs

34 Les sauveteurs

 

  Étrangement, la secousse épargna Santa Soledad, où ne furent enregistrés que des dégâts peu préjudiciables à la vie de la Cité. L’on n’eut à déplorer aucune victime. La gêne la plus remarquable fut celle provoquée par les pensionnaires du Parc Julio Bravo. En effet, le bruyant avertissement qui, de ferme en ferme, d’arbre en arbre, de terrier en terrier, s’était propagé dans le pays, pénétra la ville, alerta chiens et chats, les volailles dans leurs basses-cours de la banlieue, les rats au fond secret des égouts, et enfin la population animale du Parc      .

    Fureur et clameurs se prolongèrent pour le moins une heure entière. Après ce tohu-bohu de lamentables aboiements, de pitoyables miaulements, de brames inquiétants, de bêlements désespérés, de gloussements épouvantés, de maussades grognements, de terrifiants rugissements, de ululements terrifiés, de hurlements et pleurs enfantins, regagner le port du sommeil ne fut pas chose aisée, même pour les plus sereins des habitants.

    Dès l’aube, le Commissaire Luciano Cazaladrones, l’inspecteur Felipe Carabiniero, ainsi que d’autres gens munis d’excellentes jumelles remarquèrent des vols fournis de rapaces, qui tournoyaient au-dessus du site anéanti de la Edad del Sol. Dans les profondeurs les oiseaux voraces s’enfonçaient, puis remontaient vers la surface pour savourer, à proximité de la gueule béante du monstre, les proies qu’à ses mandibules ils avaient arrachées. Cette activié prophylactique, le long de la journée, se poursuivit sans relâche.

    Dans la nuit suivante, des insomniaques virent des légions de rats qui, vague après vague de dos ronds et de queues annelées, tel l’océan qui submergerait les falaises, se précipiter vers le lieu du naufrage. Eux aussi, les mâchoires exigeantes, le ventre hurlant l’immémorial appel de la faim, couraient prélever leur part du butin. Les artistes ne seraient pas morts en vain.

  Le lendemain de la catastrophe, des secours furent organisés, mais sans que l’on se fît d’illusions quant à la possibilité de trouver un seul survivant. Angel Pesar de la Cruz et Augusto Valle y Monte prirent les initiatives nécessaires. L’archevêque mobilisa les organisations caritatives et lança un appel à tous ceux pour qui la solidarité devait prévaloir sur les différences ethniques. Le Maire convoqua le Comité d’Assainissement Public en réunion extraordinaire.

    Tous les notables furent présents, y compris et surtout le Docteur Arturo Curatodo et la Doctoresse Eleneora Mascara. Dans la matinée, tous les participants avaient été consultés, les décisions prises, les moyens définis, les différents services contactés.

    Même les cinq survivants du phalanstère furent invités à participer à diverses réunions. Ils fournirent des renseignements sur  le nombre de personnes regroupées dans la Edad del Sol, les répartitions entre hommes et femmes, adultes et enfants.

    Au début de l’après-midi, la caravane du dernier espoir s’ébranla :  toutes les ambulances disponibles et les voitures de pompiers ; même des particuliers bénévoles au volant de leurs automobiles suivirent le convoi, en espérant pouvoir être utiles, si toutefois ils étaient bien encadrés. L’archevêque et le Maire tinrent à coordonner eux-mêmes les opérations de sauvetage. En tant qu’infirmière, Dolores Valle y Monte se joignit aux équipes soignantes, sous les ordres d’Arturo Curatodo. Les plus hâtifs eussent voulu partir avant midi, mais cela s’avéra impossible, car l’opération exigeait de si vastes moyens que la matinée de préparatifs ne fut pas superflue. 

    Une heure après la sortie de la ville, la caravane arriva sur les lieux de l’anéantissement. Sur les pourtours du cratère, ils ne virent aucun corps, aucun reste humain. Il n’y avait pas non plus de vestige du campement. Par contre, la venue des humains mit en fuite des nuées de rapaces de toutes races, qui tournoyaient au-dessus de l’abîme, et quelquefois encore y plongeaient, pour en rapporter une main, un bras, une jambe, une tête ou des organes. Des entrailles telluriques s’élevait l’immonde parfum de la mort.  

    Le gouffre avait la forme d’un entonnoir, si bien qu’il était malaisé d’apercevoir ce que pouvait contenir le goulot, qui s’enfonçait dans les ténèbres. Quelques alpinistes ou spéléologues proposèrent de descendre en cordée, pour aller vérifier s’il ne restait pas des survivants. Augusto et Dolores Valle y Monte, Angel Pesar de la Cruz, Arturo Curatodo et Eleneora Mascara délibérèrent à ce sujet, hésitèrent à leur accorder l’autorisation, car la descente s’effectuerait le long de parois aux périls encore non répertoriés. L’on pouvait craindre de nouvelles victimes.

    Finalement, les secouristes montagnards obtinrent l’accord désiré. La cordée compterait six hommes, tous aguerris soit  à l’escalade, soit à l’exploration des gouffres. Une lampe accrochée au front, piolet en main, la corde enroulée autour de la taille, les crampons fixés aux souliers, ces braves osèrent jouer une partie, dont l’issue ne semblait que trop fixée d’avance.

    « Vous avez raison de tenter cela, les approuva Angel Pesar de la Cruz. Même si les chances de trouver un seul rescapé sont presque infimes, nous n’avons pas le droit de partir ainsi. Vous avez ma bénédiction, mes fils.

    - Je joins ma voix à celle de Monseigneur, mes chers administrés. La communauté de Santa Soledad sera fière de votre courage. »

    Quatre heures plus tard, les explorateurs se hissèrent sur le bord, bredouilles et déconfits. La caravane repartit pour Santa Soledad.

    Ce soir là, dans les foyers, il ne fut question que du charnier. Chez les Mascara, Guiseppe questionna son épouse, que l’horreur avait visiblement affectée.

    « C’était si terrible, Guiseppe, tu ne peux pas te figurer ça. Personne ne peut s’imaginer une pareille chose, ou il faudrait avoir l’esprit malade, comme ce pauvre Domingo Malaespina, qui ne sortira plus du service psychiatrique que les pieds devant. Ça sent déjà la putréfaction des kilomètres à la ronde. L’odeur m’est restée dans les narines. Comment aurions-nous pu nous douter de ça ? Tu vois, maintenant, Guiseppe, je commence à me sentir un peu coupable de leur disparition. Il me semble que je me le reprocherai toute ma vie.

    - Je ne suis pas sûr qu’il faille dire « coupable », ma chérie. Responsables, oui, nous le sommes tous, mais aucun d’entre nous n’a voulu ce massacre. »

    Des dialogues similaires eurent lieu dans plus d’une maison de Santa Soledad. Angel Pesar de la Cruz appela les fidèles à venir passer une veillée de prières à la cathédrale, qui fut presque pleine de vingt-deux heures à minuit. Les cinq artistes survivants s’y présentèrent et participèrent à l’office, même Mark Mywords, pourtant athée.

    Quelques jours plus tard, le Comité d’Assainissement Public accorda l’asile définitif aux survivants du phalanstère. L’ethnie des artistes fut définie comme étant « menacée d’extinction ». Pour cette raison, elle serait désormais protégée, mais aucune mesure ne garantirait sa pérennité fortement compromise. Le couple Casagrande n’avait pas d’enfant et n’avait jamais voulu en avoir. Petrov Moskoravin était célibataire. Enfin, le couple formé par Elena et Mark était encore assez récent ; il n’était pas même certain que leur union donnerait jamais des rejetons correspondant aux critères qui définissaient l’ethnie menacée. L’anomalie ne se produisait pas souvent, mais un couple d’artistes pouvait enfanter des bébés laborieux. L’avenir de la race artistique était barré de presque tous les côtés.            

   

    « Nous avons voulu suivre le convoi de sauveteurs jusqu’au site où vivait notre communauté. Le devoir, mais aussi l’amitié que nous portions aux disparus nous dictaient d’agir ainsi, mais jamais je ne m’étais senti aussi impuissant.

    Les deux femmes de notre petit groupe se sont effondrées. Ensemble, elles se mirent à pleurer, à maudire le sort, à lancer vers le fond du gouffre les noms de tous nos amis. L’écho nous renvoya les sons, ce chapelet d’invocations auquel personne ne répondrait. Paolo a pris Teresa dans ses bras, tandis que je tentai de consoler l’Elena de mon cœur. Cela ne fut pas facile.

    Nous leur avons proposé de repartir, sans attendre que les spéléologues remontent, tant l’espoir nous paraissait mince de trouver un seul survivant. Elles ont voulu rester jusqu’au bout, mais cela fut très dur.

    Même lorsque les hommes en cordée sont descendus dans le gouffre, nous avons vu des rapaces aller quérir leur pitance dans la fosse commune. La vue de ce qu’ils rapportaient nous donna la nausée. Nous avons même reconnu quelques unes des têtes, soulevées dans les airs, suspendues par les cheveux. L’horreur de la vision ne fit qu’aggraver l’état de nos compagnes. Petrov allait d’un couple à l’autre, essayait de nous aider, Paolo et moi, à calmer les deux femmes, mais nous n’y parvenions pas, car nous étions nous-mêmes trop malmenés pour trouver les mots justes, le ton adapté à la situation.

    Nous étions venus tous les cinq dans la même voiture. J’avais conduit à l’aller, mais au retour, c’est Petrov qui a pris le volant. Elena et Teresa ont cessé de pleurer lorsque nous sommes entrés dans Santa Soledad. Ce soir-là, elles sont restées prostrées. »