Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/09/2021

20 L'apéritif des notables

20 L’apéritif des notables

 

   

    Monseigneur Angel Pesar de la Cruz s’éponge le front. La grand’messe vient de s’achever.  Puissamment, la voix grave de  l’archevêque a tonné contre le vice, la corruption, le goût si répandu pour le lucre, celui non moins courant de la luxure, l’infidélité conjugale, les déviations sexuelles, l’irrespect des enfants pour les parents, le peu de cas que l’on fait des cheveux blancs, le manque de charité, l’insuffisante ferveur religieuse de nombreux habitants, l’abandon des valeurs chrétiennes, le cynisme des marchands de canons, l’égoïsme de l’élite financière, la paresse et le laisser-aller, au total contre les mille tares dont souffre la ville, et qui font d’elle une vieillarde percluse d’une variété d’arthrose sociologique.

    Tout le temps que gronda l’homélie, le lutrin atypique n’a pas bronché : son bec ne s’est pas ouvert et nul vent n’a soulevé ses ailes déployées. Seuls les rubis de ses yeux ont rougeoyé, sombrement, comme animés par une arrière-pensée que l’âme humaine ne saurait sonder. Les rats, qui se terrent dans les recoins humides des chapelles, ont frémi. Leurs moustaches ont vibré, mais nous ne saurons pas ce qu’exprimait ce mouvement…  

    Lorsque Angel Pesar de la Cruz monte en chaire, il le fait comme le fantassin qui court vers les lignes ennemies, fusil en main, avec la bravoure qui porte à l’héroïsme. La crosse épiscopale lui sert de baïonnette. Toujours et partout, Monseigneur combat les forces du Mal avec fougue et détermination. Pour cela, il use de la force magistrale de son verbe, lui-même émanation du Verbe. S’il ne souffrirait pas l’emploi de l’adjectif « parfaite », amorce du blasphème, peut-être accepterait-il intérieurement que l’on qualifie  sa rhétorique d’irréprochable, tout en protestant contre l’usage du compliment, par souci d’humilité. Chevalier de l’Eternel, Angel Pesar de la Cruz affûte ses phrases, qui pourfendent telles des épées, propulse les mots comme la fronde les billes d’acier, utilise l’emphase mais sans excès, à bon escient, comme la graisse dans les mécanismes du fusil, se barde de références évangéliques et bibliques comme d’autres portent le casque et le gilet pare-balles… Que le Démon se tienne bien, car Monseigneur est un lutteur hors pair, à la langue infatigable, au puissant débit, au souffle descendu de la plus haute sphère, à la divine inspiration. Tout en bas, dans la Géhenne, les damnés se tordent et se convulsent sous les assauts de son fouet. Leur menu quotidien ne porte que « pleurs et grincements de dents ».

    Sur la place, les fidèles s’attardent, bavardent, échangent les nouvelles, s’enquièrent de la santé des uns et des autres, s’invitent à siroter l’apéritif à la terrasse d’une brasserie. Tous les notables sont là : Monsieur le Maire Augusto Valle y Monte, le Commissaire Luciano Cazaladrones, le Président de l’Université Guiseppe Mascara, le Docteur Arturo Curatodo, le directeur de l’usine d’armements Hector Escudo, le propriétaire du supermarché William Quickbuck,  Luis Papelero, le Conservateur de la bibliothèque, et leurs épouses respectives. Se pressent encore là, autour de la monumentale silhouette du Maire, un juge et des avocats, des dentistes, des propriétaires d’agences immobilières, et, silencieux mais sûr de l’éternité de son pouvoir, le banquier. 

    Certains de ces messieurs et quelques unes de ces dames auraient probablement à livrer de libidineuses révélations, à la faveur de la chuchotante obscurité du confessionnal,  que l’encens peuple de vapeurs vaguement spectrales et parfumées, concernant leurs amours extra conjugales. De respectables cocus se tendent la main, et, corne pour corne, ils se sourient. Leur mémoire conserve le tendre et tiède  souvenir de l’épouse du vis-à-vis. A travers le tissu de la robe, ils essayent d’évaluer le progrès du temps, à savoir si les formes qu’ils connurent conservent le ferme maintien de la jeunesse, ou si elles se sont affaissées. Déshabillage silencieux, public et de bon aloi, où l’honneur ne périt point. Madame fait mine de ne rien voir ni sentir. Elle se remémore les caresses de l’amant, parfois avec une pincée de nostalgie, souvent avec la plus fade indifférence. Ce deuxième cas place les êtres dans la pire des positions : versez le contenu de la salière dans le potage, la fadeur dominera toujours. La comédienne et le comédien restent en scène, mais ne croient plus au rôle qu’ils s’efforcent de jouer. L’âme évidée, nonchalamment, ils imiteront les pirouettes et les pitreries de leur existence passée, comme s’ils voulaient faire passer le toc pour de l’authentique. Mal leur en prend : la voix sonne faux, les mots sont usés comme des vieilles chaussettes, des trous d’absurdité s’ouvrent malignement au cœur des significations, par où fuit la substance du langage. Lutter contre cela ? Autant placer son corps dans une fissure de digue, aux Pays-Bas, pour empêcher la mer d’inonder villes et polders…

    Ces dames et ces messieurs traversent la place, vont s’asseoir dans leur bar d’élection, le plus élégant, le plus confortable, où leur est réservée la plus intime des salles, moquettée, aux murs couverts de velours sable, garnis de tableaux représentant diverses vues de Santa Soledad et de ses environs : les péristyles et frontons armoriés de faux marbre des édifices publics, la cathédrale Santa Trinidad de los Castigos avec sa girouette au bec si crochu, le Rio Sangriento buvant les pourpres du couchant, et même une photographie de grandes dimensions représentant l’aigle d’or aux ailes déployées, dont les yeux luisent sinistrement. Il en faudrait beaucoup plus pour apeurer les notables et leurs chastes épouses… 

    Le serveur aux cheveux courts, et qui fleure virilement l’après-rasage, pantalon au pli coupant tel le fil du rasoir, gilet noir boutonné, chemise blanche et nœud papillon de velours noir, écoute et note mentalement les commandes avec la déférence qu’exige l’occasion. Il n’ignore pas que, si tout se passe au goût de ces personnages, le pourboire sera quasiment princier, du moins autant qu’il peut l’être en démocratie. Bientôt, la table sera couverte de bouteilles, les unes élancées, les autres pansues, de vastes verres et de coupes fluettes, et de menus en-cas variés, anchois, saumon d’élevage, œufs de lumps, foie gras sur canapés, olives fourrées aux amandes, pistaches non décortiquées, noix de cajou, fines tranches de chorizo, minuscules saucisses grillées, piments farcis au riz, persil et blanc de poulet haché mélangé à du fromage blanc, tortillas de maïs garnies de tomates cuites, tout le tralala qui prélude au repas lui-même. La table offre alors une palette de couleurs vives et d’odeurs contrastées, dont chacune  est choisie pour faire saliver les palais, titiller les papilles gustatives, inciter à reprendre de l’alcool.

    A mesure que l’agape avancera, les langues aux sonorités mesurées, comme si Monseigneur était encore là pour imposer de la retenue, les langues vont s’échauffer, trotter, galoper, rouler, bousculer, culbuter les mots, qui bondiront d’idée en idée. Les passions, d’habitude soigneusement dissimulées, paraîtront au premier plan, sur la scène du théâtre de marionnettes qu’est l’existence humaine, où personne ne veut être Polichinelle, alors que le grotesque paillasse respire à travers chacun de nous.    

    Ces préliminaires achevés, les notables vont déjeuner chez l’un des membres du groupe, chacun des couples recevant les autres à tour de rôle.

    La conversation roule sur les affaires de Santa Soledad. Quoi de plus normal ?

    « Alors, Monsieur le Maire, commence Carla Curatodo, en caressant de son regard humide et tendre le triple menton du « cacique » local, que savez-vous de nouveau sur ce Mark Mywords, qui s’est permis d’éreinter notre bonne ville dans la revue Planeta ? »

    Pilar Escudo, la directrice de la crèche, surveille sans y paraître la mimique de la puéricultrice. Carla n’y peut rien : la séduction lui est vertu naturelle. Sous le foisonnement bouclé de ses cheveux châtain clair, qui blondissent au soleil, ses yeux bleus très lumineux envoûtent les hommes. Pourtant, même l’examen le plus circonspect n’a jamais permis de révéler le moindre accroc dans la robe de mariée de la très appétissante jeune femme, âgée de seulement vingt-cinq ans, alors que son médecin d’époux en a quarante. Pilar et Carla s’entendent assez mal, mais elles essayent de se supporter, par amour des maris, qui eux se comprennent bien, du moins le croient, car la valeur et la profondeur de la compréhension ne se mesurent que subjectivement, donc avec une dose d’erreur variable.

    « Chère Madame, vous me faites bien de l’honneur en me croyant mieux informé que tout le monde à Santa Soledad, concède Augusto Valle y Monte, en piquant plusieurs anchois sur les dents de sa fourchette, avant de les engloutir avec une visible jouissance.  Vous devez savoir, comme moi, que le dénommé Mark Mywords, ou Mathew Dawnside, fréquente le milieu artistique de la ville, tristement réputé pour ses activités non lucratives, dommageables au fonctionnement de l’économie. Nous craignons qu’il n’encourage les farfelus à s’entêter dans la voie erronée qu’ils ont choisie. Bien sûr, dès que l’un de ses articles paraît dans la revue Planeta, je m’empresse de le lire, et souvent cela me remue la bile, mais que voulez-vous que j’y fasse ? Il est journaliste, ses papiers sont authentiques et mis à jour. Que pouvons-nous lui reprocher, en dehors de ses fréquentations ? Même celles-ci ne sont pas criminelles. Disons tout au plus peu recommandables. Il ne fraye pas avec la pègre. L’inspecteur Felipe Carabiniero l’a suivi jusque dans « Le vol du condor », mais l’homme s’y est comporté de manière tout à fait respectable. Il ne semble même pas intéressé, pardonnez- moi Mesdames cette précision, par les … professionnelles de l’amour. »

    Afin de se récompenser lui-même pour son éloquence,   Monsieur le Maire savoure quelques gorgées de son porto du Chili. Sa langue claque discrètement, mais de façon approbatrice. Les nobles femelles pouffent et se trémoussent d’aise. Les bruyantes s’esclaffent. Comme Monsieur le Maire sait bien formuler chaque idée avec finesse et doigté ! Comme la plus vulgaire des situations devient élégante, lorsque sa voix sélectionne les mots ! L’humour du premier notable tisonne l’intimité vaginale. L’évocation des ces … autres dames, avec lesquelles les épouses ne se connaissent pas de solidarité, titille le clitoris. L’avilissement auquel se sont résignées les péripatéticiennes rehausse d’autant l’honneur des épouses. Les rires aigus, perçants, traversent la cloison. Dans la salle voisine, les consommateurs sauront que les dames de la meilleure compagnie se divertissent sans retenue.

    « Cher ami, adresse Augusto Valle y Monte à Luciano Cazaladrones, votre enquête vous a-t-elle permis d’en apprendre davantage sur le suspect ?

    - Hélas, non, Monsieur le Maire. Mark Mywords continue d’étudier la prophétie des Maztayakaw, voilà le seul crime que l’on peut lui imputer, si c’en est un. Avouez que le motif serait insuffisant pour ordonner l’expulsion de l’écrivain. »

    Avec dextérité, le Commissaire s’empare d’un piment farci, qu’il convoitait depuis l’apparition des victuailles,  comme si ce légume particulier résumait toutes les vertus, contenait la somme des qualités nutritives de l’espèce appelée « piment », comme si l’essence même du piment s’était réalisée sur la table. Le feu végétal, que tempère modérément la fadeur du riz, rehausse le teint de Luciano Cazaladrones, qui naturellement se porte vers le rubicond.

    « Je suis de votre avis, mon cher, opine Eleonora Mascara (sans être maladivement obèse, elle n’eet pas non plus exactement maigre) tandis que son mari, Guiseppe hoche le chef, mais je crains qu’il n’ait une aura, et surtout  qu’il n’utilise son charisme de célébrité littéraire pour inciter nos huluberlus à la révolte ou la  rébellion. Qui se ressemble s’assemble, et, une fois assemblés, ces gens-là se serrent les coudes.

    - Oui, confirme Amanda Cazaladrones, je trouve que, depuis l’arrivée de cet… agitateur, Elena Mirasol, l’une de nos employées, se montre encore plus rebelle qu’à l’accoutumée. Ne trouvez-vous pas, Monsieur le Président ? »

    Guiseppe Mascara était en train de grignoter un canapé suavement salé par les anchois disposés dans le sens de la longueur, comme des soldats morts sur le champ de bataille, soigneusement alignés de façon parallèle, pour que même la défaite ait du panache. Avec une élégance toute universitaire,  le Président déglutit,   sourit de manière bénigne, penche vers l’avant sa tête à la chevelure blanche, enveloppe sa coupe de champagne californien d’attouchements caressants, puis lève les yeux et prononce :

    « Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Madame la Commissaire. Votre autorité morale à l’Université n’est pas moins forte que celle de ma très chère épouse à l’hôpital, n’est-ce pas Dr Curatodo ?

    - Comment vous donner tort, Monsieur le Président ? Ce serait mentir, confirme le célèbre médecin, tout en cueillant une olive, ronde des amandes qu’elle cache en ses flancs, puis la cale à l’arrière de ses mâchoires, pour la malaxer en gourmet.  Avant de décider quoi que ce soit, je consulte soigneusement mes collaboratrices, et plus particulièrement Mme Eleonora Mascara. Les femmes voient et comprennent les choses différemment de nous, et l’éclairage féminin n’est jamais superflu.

    - Oui, je me demande bien comment mous nous débrouillons sans le providentiel esprit féminin, au Commissariat, ironise Luciano Cazaladrones, avec le plus goguenard de ses sourires, alors que ses babines découvrent la double rangée de ses crocs de dogue.

    - Peut-être y perdez-vous beaucoup sans le savoir, le cingle Alejandra Papelero. Ce disant, elle alimente ses forces en croquant deux tranches de chorizo pimenté, l’une à droite, l’autre à gauche, pour une plus grande efficacité de la mastication. A la Bibliothèque, Luis reste incontestablement le Conservateur, mais il n’oublie jamais de me consulter, dès qu’il est un tant soit peu embarrassé, n’est-ce pas mon chéri ?

    - C’est tout à fait exact, l’approuve le  petit maigrichon, qui pose devant lui son verre de Jerez australien, y compris lorsqu’il s’agit d’ouvrir nos archives à un journaliste étranger, curieux de lire la prophétie des Maztayakaw.

    - Ah, nous y revenons, s’exclame Augusto Valle y Monte en dévorant sa dixième « saucissette » grillée, sous le regard tristement désapprobateur de Dolores, c’est à peine croyable, mais pas une conversation ne peut plus se dérouler sans que cette histoire antédiluvienne ne resurgisse, comme si la tribu primitive voulait nous hanter !

    - Augusto, l’implore Dolores, je t’en prie, ne parle pas ainsi ! Tu sais très bien que je crois aux esprits, aux revenants ! N’invoquons pas les mânes des sorciers ! »

    Tous rient gaiement. Dolores Valle y Monte se montre toujours si spontanée ! Dans un petit corps de dame,  c’est une grande âme. Monseigneur Angel Pesar de la Cruz, qui sait avec justesse évaluer la force des âmes et sonder leur profondeur a trouvé, en l’épouse de Monsieur le Maire, une alliée de première classe dans sa lutte contre le Mal, et pour faire avancer la cause de la charité.

    « A propos de forces surnaturelles, intervient Jane Quickbuck sous l’œil lascif de son mari, lequel, nonobstant la maigreur ascétique de sa femme, la classe en tête de ses plus belles possessions, les yeux rouges de l’aigle d’or me gênent toujours un peu, lors des offices. Quelle idée abracadabrante aussi ! Conserver dans la cathédrale un objet symbolique rappelant le culte païen du soleil ! Monseigneur ne peut-il donc pas s’en débarrasser ? Cette horreur est en or, j’en conviens, mais garderions-nous une représentation du Diable si elle était coulée en or ?

    - Madame, lui répond Luis Papelero, l’aigle d’or est répertorié au patrimoine national et mondial comme un objet unique, évocateur d’une civilisation disparue…

    - Civilisation, l’interrompt Pilar Escudo, Monsieur le Conservateur, vous avez bien dit « civilisation » ? Que savons-nous de ces gens ? Qu’est-ce qui nous prouve qu’ils ne vivaient pas dans les arbres ?

    - Je suis désolée de vous en faire la remarque, mais vous n’avez pas laissé Monsieur le Conservateur finir sa phrase, Mme Escudo, la tance Carla Curatodo, en appuyant sa remarque d’un sourire espiègle, ravie qu’elle est de prendre en défaut la directrice de la crèche, tandis que son docteur de mari n’est pas sans admirer le cran de sa jeune et resplendissante moitié. »

    Le visage de Pilar Escudo rosit, rougit, devient cramoisi. Comment, cette jeunette, cette péronnelle, l’une de ses aides-puéricultrices, ose lui tenir tête ? Par ailleurs, en ces circonstances amicales, cafetières et dominicales, de quel droit userait-elle de son pouvoir hiérarchique pour obliger au silence la femme du Dr Curatodo, dans les yeux duquel brille la plus haute appréciation pour l’audace de Carla ? Clairement, il ne reste plus à Pilar Escudo qu’à s’incliner, sous le regard mécontent d’Hector, qui peut bien fabriquer suffisamment d’armes pour annihiler l’humanité entière, mais ne peut parer les bévues de l’épouse. La règle veut que, lors de ces apéritifs gentiment bourgeois, chacun se montre assez courtois pour écouter jusqu’au bout les arguments d’autrui. L’intempestive interruption est taxée de « mauvais goût », contraire aux bons usages élémentaires. Décontenancé par l’attaque, Luis Papelero s’est servi la troisième tortilla garnie de tomates, qu’il déguste les yeux à demi fermés. Le plaisir des papilles et plus généralement du palais semble le consoler un peu. 

    « Je vous demande pardon, M. Papelero, plaide Pilar Escudo, mais je réagis toujours vivement lorsque j’entends dire que ces Maztayakaw étaient civilisés.

    - Ils ne l’étaient pas dans le sens où nous entendons le mot « civilisation », précise Luis Papelero, mais cela ne signifie pas qu’ils n’étaient que des « sauvages ». D’ailleurs, que signifie le mot « sauvagerie », je vous le demande ? »

    Cette fois-ci, pas très sûre que la phrase soit vraiment une question, Pilar Escudo, encouragée en cela par le silence approbateur du fabricant d’armes, choisit de tenir sa langue en bride. Définir ce qu’est un bébé, voilà son métier, mais pérorer savamment sur le thème de la sauvagerie, civilisée ou non,  voilà qui la dépasse.

    « Les Maztayakaw avaient fondé un ordre social très solide, dont les lois peuvent nous surprendre, voire nous horrifier, en particulier le sacrifice de buffles sur l’autel d’Ardhor, mais cela n’est pas synonyme de « sauvagerie », dans le sens où nous employons ce terme, c’est-à-dire une existence si proche de la Nature qu’elle s’en distingue à peine : la nudité, l’absence d’écriture, une économie de subsistance basée sur la cueillette, la chasse et la pêche, la polygamie, la sorcellerie, et j’arrêterai là l’énumération pour ne point vous fatiguer.

    - Ils n’étaient pas chrétiens, objecte Dolores Valle y Monte.

    - Comment auraient-ils pu l’être, alors que le Christ n’était pas né, contre attaque Guiseppe Mascara.

    - Vous avez mille fois raison, cher ami, l’appuie Augusto Valle y Monte, ma très chère Dolores a commis une excusable erreur de chronologie, emportée qu’elle est par le prosélytisme de Monseigneur Angel Pesar de la Cruz !

    - Tout cela est fort bien dit, mais ça ne remplit pas le tiroir caisse, lance William Quickbuck, adepte d’un cynisme camouflé sous les oripeaux du réalisme et du pragmatisme, n’est-ce pas, Hector Escudo, ce n’est pas vous qui me contredirez ? Je vends des boites de conserve et vous des grenades, mais l’essentiel est de vendre ! » 

    Sur ces édifiants propos, la compagnie vide les coupes, sans aller jusqu’à la lie, qu’elles ne contiennent pas encore. Les sauvages Maztayakaw et le trouble-fête nommé Mark Mywords sont oubliés. Les dames sortent les premières, bouquet de parfums subtils ou délibérément capiteux, froissement d’étoffes chatoyantes, gorges avantageuses et jambes nettement épilées, suivies des messieurs si sobrement vêtus, parfois même sévères dans leurs costumes noirs ou gris. Monseigneur peut toujours tempêter contre les jouissances corporelles. A quoi servirait la vie, si l’humanité n’en usait pas jusqu’à l’abus ? 

 

 

a

Écrire un commentaire