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16/02/2021

Mark Mywords

2 Mark Mywords

 

 

    « Ce matin-là, troisième de mon séjour à Santa Soledad, je suis retourné m’isoler à la Bibliothèque Municipale, afin d’y étudier les archives régionales. Ecrire un roman historique exige des recherches approfondies, si toutefois l’auteur désire baser l’intrigue sur des événements à propos desquels s’accordent la plupart des historiens. La seule fantaisie ne peut suppléer à la connaissance. La mythologie des Maztayakaw, peuple antique à la civilisation raffinée,  me fascine depuis tant d’années, depuis l’enfance même, que je me devais, une fois au cours de ma vie, de visiter Santa Soledad. 

    Hier, pour la revue planétaire qui m’emploie, j’ai  rédigé l’article suivant :

 

    « Par la ville de Santa Soledad elle-même, je suis déçu. L’architecture coloniale y est soit dépourvue d’ambition, terne et fade, soit débordante de lourde ostentation, de ce mauvais goût criard caractéristique des gens parvenus, qui confondent l’élégance avec l’étalage de la plus tapageuse richesse.

    On y trouve, comme partout, de ces tours de verre et béton, sans style et sans âme, dont le sommet gratte le ciel. Ces monstres sont devenus le mal inévitable de tant de cités de par le monde que voyager n’a plus guère de sens, puisqu’en débarquant de l’avion le « touriste » éprouve la très déplaisante impression d’avoir volé en cercle… Reconnaissons à Santa Soledad d’avoir su,  relativement bien, se défendre contre l’envahissement titanesque. Les XVIII et XIX siècles ont laissé de notables traces de leur passage, mais un peu comme le ferait le mauvais peintre qui surchargerait sa toile de couleurs épaisses, à tel point que la grâce initiale du dessin et  le mouvement des lignes se figeraient dans la pâte et seraient même abolis.

    Ainsi, les édifices qui se veulent doriques, corinthiens ou ioniques s’emberlificotent lamentablement. Les chapiteaux s’encombrent de fioritures, les colonnes s’alourdissent, les feuilles d’acanthe ou les volutes sont plaquées là, mais restent étrangères au sol qui les accueillit. Tout cela m’apparaît presque aussi dépourvu de sens que le serait, par exemple, un château de la Renaissance italienne ou française au centre de Chicago…              

    Santa Soledad  a l’âge du soleil, c’est-à-dire que l’antiquité des peuplements humains y est si lointaine que la science des historiens ne suffit pas  à révéler toute la profondeur de ses origines. Paradoxalement, cet insondable passé n’a laissé que peu de traces, de si faibles traces que l’homme dit moderne, à la pensée principalement orientée vers l’avenir, ne verra dans les murs qui l’encerclent que ce décor, moins signifiant que celui d’un théâtre, où se déroule la suite des jours.

    Ainsi, « la ciudad » ne présente qu’un médiocre intérêt touristique. Cette carence, jointe  à sa situation d’isolement assez marqué au sein de la Confédération aux gigantesques dimensions, explique le maigre succès de l’endroit parmi la clientèle internationale. En résumé, le voyageur pourra traverser Santa Soledad sans y trouver le soupçon de pittoresque nécessaire à l’éclosion de ce frisson que nous donne la découverte. Selon toute apparence, Santa Soledad vit sans drame. Elle est l’antithèse de la tragédie, ou, peut-être pîre encore : le site fut le théâtre d’une si épouvantable tragédie que les occupants actuels préfèrent ignorer la chose. Elle est l’innommable, tel le scorpion du remords, enfoncé dans les sables de la mémoire, ou de l’amnésie. Personne n’ira creuser le sable, car qui trouverait le courage nécessaire pour affronter le dard ? Qui ne craindrait le poison et sa foudroyante brûlure ? 

    La région est plutôt sous-peuplée. Des distances de plusieurs centaines de kilomètres séparent les villes les unes des autres. Etroites et sinueuses, les routes ne sont pas toujours bien entretenues ; certaines sont même en si piteux état que le transport aérien est préférable au routier. 

    A Santa Soledad, les hôtels sont assez rares et de très modestes dimensions. Pour la plupart, ils n’accueillent que des voyageurs de commerce. Venir à Santa Soledada, c’est atteindre le bout du monde. Au-delà de l’insignifiance affairiste qui sévit entre ses murs, il n’y a rien. La certitude intuitive de cette insignifiance empoigne le visiteur. Aussi, dès que j’aurai terminé de rédiger les fiches nécessaires à la rédaction du roman, je repartirai vers des cieux plus étendus.

   

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    C’est dire que, de cette studieuse journée, je n’attendais pas de rencontres. Je vais à la bibliothèque, j’y passe une grande partie de la journée, ne m’accorde qu’une pause d’une heure et demi, dont seulement une demi-heure pour déjeuner, le reste de ce temps pour déambuler dans les rues, marcher le long du Rio Sangriento, ou refaire le tour de la cathédrale baptisée « Santa Trinidad de los Castigos ».

    Ce matin, j’ai quitté l’hôtel encore plus tôt que d’habitude, afin d’arriver à la bibliothèque dès l’heure d’ouverture. Je suis monté dans l’autobus N°13, à l’un des arrêts de l’artère principale, nommée « avenida de la Conquista », en souvenir de la victoire des envahisseurs sur les autochtones, les Maztayakaw. C’est dans l’autobus que j’eus la première véritable surprise humaine de mon séjour à Santa Soledad. »

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