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23/08/2021

18 La voisine

18 La voisine

 

 

      Lorsque la violoniste fit la connaissance de la « danseuse », sa voisine, elle se demanda comment classifier cette personne, du point de vue sexuel. En vertu des apparences vestimentaires, du maquillage et de la coiffure, Elena Mirasol était en présence d’une femme, et même d’une très belle femme, élégante et fine, mais sa voix plutôt grave, un tantinet rauque, démentait la première hypothèse.

   

    « Nous autres femmes n’aimons pas ces êtres ambigus, qui parfois s’approchent si fidèlement de l’idéal féminin de beauté que nous croyons être face à une rivale. Puis, lorsque nous comprenons que la personne en question n’est qu’une contrefaçon, nous éprouvons du dégoût.

    L’homme qui, de manière pointilleuse nous imite, nous copie, se disqualifie en tant qu’homme, mais, cela, précisément, est son but ; par contre, il n’en acquiert pas pour autant la qualité de femme.

    L’être ainsi fabriqué, ce transfuge, n’est plus personne à nos yeux. Il ne sera vraiment une personne que pour les hommes qui désirent ce genre de personnages, mais j’allais écrire « monstres », car tout être unique,  écartelé entre deux pôles, cet être est monstrueux. Si d’ailleurs je veux me montrer parfaitement lucide, il me faut admettre que, à Santa Soledad, la vocation artistique est l’une des formes de la monstruosité. 

    C’était ainsi que je concevais les choses, jusqu’à ce que je connusse Isabel Amapola.

   Dans les débuts, j’évitai ma « voisine », comme je l’aurais fait d’une pestiférée. Peu à peu, nous avons sympathisé. En semaine, nos horaires sont différents, voire incompatibles. Quand je reviens du bureau, dans ce lieu où trop souvent je subis les foudres de Mme Amanda Cazaladrones, la secrétaire de Guiseppe Mascara, le Président de l’Université, Isabel se prépare pour se rendre au bar « Le vol du condor », où elle danse le flamenco, joue des castagnettes, et probablement se livre à d’autres activités dont je préfère ne pas parler.

    Le dimanche, nous nous croisons près de l’immeuble, ou dans l’escalier, ou bien dans l’une des boutiques du quartier. Parfois, nous revenons ensemble de la boulangerie ou de l’épicerie. Des hommes sifflent à notre passage. Est-ce plus pour elle que pour moi, ou l’inverse ? Je l’ignore, mais, de façon évidente, ma vanité voudrait que ce soit pour moi, même si ces manières dénotent une totale absence d’éducation.  Nous nous rendons de menus services : si l’une a oublié d’acheter le sel ou les œufs, l’autre lui prête la nourriture manquante.

    Je n’avais jamais assisté aux spectacles donnés par Isabel Amapola, dans ce bouge où je ne songerais pas même à mettre les pieds. Cependant, j’éprouvais de la curiosité à cet égard. L’association de la musique et de la danse constitue la plus sublime forme d’art. Les notes s’élèvent, qui emportent sur leurs ailes immatérielles des corps souples et vifs, dans des mouvements qui peuvent être alternativement rapides ou lents ; dans tous les cas, ils exigent de la part des danseurs, hommes et femmes, le don total de soi, don à la fois corporel et spirituel. La danse est beaucoup plus que le mouvement mécanique de muscles et d’articulations et la coordination de membres. Elle est d’abord une prédisposition de l’esprit au don sans réserve de l’être, dans un geste dépourvu de calcul, avec pour seule volonté le plaisir et la joie de s’affranchir partiellement de la pesanteur inhérente au corps, tout en donnant aux spectateurs le plaisir et la joie de participer, grâce à l’alliance des sens et de la pensée, de cette idéale envolée. 

    Un jour que nous revenions de courses ensemble, j’ai parlé à ma voisine de mon désir de la voir danser.

    « Rien de plus facile, m’a-t-elle répondu, je peux vous en donner un échantillon chez vous, si cela peut vous faire plaisir, un soir où le bar fait relâche. »

    J’ai remercié Isabel pour sa proposition, mais j’ai précisé que cela me gênerait un peu qu’elle se donnât de la peine pour moi seule.

    « Vous pouvez inviter quelques amis, si vous le voulez. »

    Mon appartement eût été trop petit pour accueillir un public même restreint, tout en laissant la place nécessaire aux déplacements de la danseuse.

    « Cela vous dérangerait-il de venir danser chez des amis à moi, qui ont une grande maison ? Nous nous réunissons de temps à autre, pour lire des poèmes, jouer de la musique, voir les dernières sculptures ou les derniers tableaux réalisés par les membres du groupe.  Qu’en dites-vous ? Evidemment, il faudra d’abord que je demande l’accord de mes hôtes, mais je pense que mon idée leur plaira. »

    Ma proposition a surpris Teresa et Paolo, mais ce sont des gens à l’esprit très ouverts, aussi ont-ils accepté l’offre, qui bien sûr ne les engage à rien pour l’avenir. De toute façon, Isabel Amapola est rarement libre le soir. Sa venue parmi nous sera peut-être une occasion unique. »

 

   « Le vol du condor » a fermé ses portes. Le rapace s’est-il endormi ? C’est douteux, car il a conservé sa posture menaçante. Le dernier buveur est parti en titubant, hurlant ses obscénités à la face de sa solitude nocturne et la nuit de son abrutissement. Les riverains dérangés par le tapage appellent la police. Felipe Carabiniero, qui venait, après quatre heures de ronde, de s’installer dans son bureau pour y passer le reste de la nuit, ces heures blanches malgré l’obscurité, reçoit les appels outrés.

    « D’accord, j’arrive avec deux agents. Nous allons cueillir cet ivrogne et le coffrer. »

    La voiture hurlante au gyrophare aveuglant perce la nuit de ses lumières mouvantes, dont les pièges saisissent parfois des chats, que la terreur cloue sur le macadam. Les pneumatiques crissent horriblement. Le chauffeur s’efforce d’éviter les petits félins, qui pourchassent les rats en quête de manne pourrissante. Le conducteur n’épargne pas les rongeurs affamés. Bien plutôt, férocement, il utilise le bolide comme une arme, et, pour cela, n’hésite pas à causer des embardées. A chaque fois qu’il touche la cible, un « floc » flasque indique assez clairement la réussite. Les deux agents regardent par la lunette arrière et confirment la victoire. Demain, les employés municipaux s’occuperont de ramasser les dépouilles et les viscères éparpillés.  

    Felipe Carabiniero, que le manège amusa d’abord, commence à s’énerver :

     « Arrête de faire l’imbécile ! Tu veux nous tuer ou quoi ? D’accord, les rats sont des vermines, tout juste bonnes à écraser, mais tu nous retardes. Nous avons une mission à accomplir, purée ! »

    Le

conducteur se le tient pour dit. Sagement, il obtempère.

    Le soiffard s’est appuyé contre une porte, sur laquelle il cogne des deux poings, puis à coups de pieds :

    « Ouvre-moi, Magdalena ! Je… je … veux dormir dans mon plumard… pas dehors… »

    Une tête d’homme se penche vers lui, depuis l’étage :

    « Fous le camp, espèce de sale poivrot ! Tu n’es même pas chez toi ! Il n’y a pas de Magdalena, ici. T’es tellement bourré que tu ne sais même plus comment trouver ta baraque, pauvre mec ! »

    L’apostrophe ne calme pas l’ivrogne, bien au contraire, elle aggrave sa colère. Il hurle, tempête, vocifère, crache en direction du contradicteur, mais le crachat lui retombe sur le nez. L’affront auto infligé l’irrite davantage encore. D’autres fenêtres s’ouvrent à la volée, des visages courroucés se montrent, un déluge d’injures s’abat sur l’indésirable fêtard. 

    La sirène achève de réveiller ceux des voisins qui dormaient encore. Quant à ceux qui déjà s’époumonent, l’appel strident musique doucement pour leurs oreilles. C’est le chant de la délivrance.   Là-haut, de sa fenêtre, le premier citoyen perturbé laisse couler un regard goguenard en direction du braillard :

    « Tu vas finir la nuit au violon, éponge à cocktails. Bien fait pour ta tronche. »

     Les phares de l’automobile blanche captent le pantin bavant, aux gestes incohérents. La lumière blanche le plaque contre le mur, comme des aiguilles épinglant le papillon dans la vitrine, ou comme l’injection la souris de laboratoire dans la cage d’où jamais elle ne sortira. Felipe reste assis à côté du conducteur, tandis que les deux agents sautent à bas de l’automobile, agrippent chacun la loque par un bras, et la jettent sur le siège arrière, avec cet ordre sanitaire :

    « Tâche de ne pas dégueuler avant d’arriver dans ta cellule, espèce d’enfoiré, sinon tu nettoieras ta saleté toi-même demain matin. Pigé ? »

    Aux étages,  fenêtres et volets se referment. Dormeuses et dormeurs se renfoncent sous les couvertures. Les mains des hommes trouvent et caressent les tendres et tièdes rondeurs des femmes, lesquelles se pressent contre les corps si agréablement chauds de leurs hommes. La câlinerie réciproque va ramener le calme, dans les corps et les esprits.

   

   Au Commissariat, Felipe Carabiniero rédige son rapport :

    « Mon supérieur hiérarchique, le Commissaire Luciano Cazaladrones, m’a chargé, à la date du…. de suivre et surveiller un suspect, répondant au double nom de Mathew Dawnside, sa véritable identité, d’une part, et de Mark Mywords, son pseudonyme littéraire, d’autre part. Le passeport et le permis de séjour de l’étranger sont authentiques et dûment mis à jour.

    Mathew Dawnside séjourne dans l’un des meilleurs hôtels de la ville, mais il a choisi la plus simple chambre.

    Chaque matin, il quitte l’hôtel après le petit-déjeuner, prend le bus n° 13 et va passer la matinée à la Bibliothèque. Interrogés à ce sujet, Luis et Alejandra Papelero, respectivement Conservateur et bibliothécaire, ont déclaré que l’écrivain étudie la prophétie des Maztayakaw, gravée sur des tablettes datant de trois mille ans avant Jésus Christ. Il semblerait que le visiteur prépare un roman historique, basé sur les thèmes de la prophétie.

    A treize heures, le chercheur va déjeuner dans le centre de Santa Soledad. Il change de restaurant chaque jour.  

    Depuis le début de la surveillance, l’individu ne s’est livré à aucun acte illégal, crime ou délit. Il n’y a donc pas de motif juridique valable pour ordonner l’arrestation ou  l’expulsion.

    La seule chose que l’on peut lui reprocher, ce sont ses articles assez négatifs à propos de Santa Soledad, mais nous sommes dans un pays libre, où le délit d’opinion n’existe pas.

    Ce soir, le suspect s’est rendu au bar « Le vol du condor ». Il y a consommé une boisson sans alcool et rencontré deux clients. Renseignements pris, les deux hommes s’appellent l’un Neil Steelband, ingénieur, et l’autre Ignacio Ganatiempo,  technicien. Tous deux travaillent à l’usine d’armements. Leurs casiers judiciaires sont vierges. Ils n’auraient jamais eu de relations avec les groupes d’artistes séditieux.

    A ma connaissance, il n’y avait jamais eu de contacts entre les trois hommes avant cette soirée. Ils ont très certainement fait connaissance au bar « Le vol du condor ».

    A travers les propos que le serveur et moi-même avons pu surprendre, il apparaît clairement que la communication n’a pas été facile entre l’écrivain et les deux résidents locaux. Les points de vue étaient fortement divergents, le désaccord quasi-total. Steelband et Ganatiempo ne se sont pas laissés influencer par les arguments de l’auteur. L’attitude saine de ces braves travailleurs est à l’image de la communauté

laborieuse, qui ne s’en laisse pas conter par les rêveurs, de passage ou non.

    Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo sont restés dans l’établissement « Le vol  du condor », après la fermeture, car ils avaient loué les services de deux prostituées. Il semblerait que ces messieurs, célibataires tous les deux, fréquentent régulièrement ce genre de lieux. 

    Mathew Dawnside est parti bien avant la fermeture, aux alentours de minuit. Lui n’a manifesté qu’un médiocre intérêt pour les filles, qui sont employées là régulièrement et sont toutes sous contrôle médical strict. L’écrivain observait tout froidement, sans prendre part à la fête.

    Je l’ai suivi jusqu’à son hôtel. Arrivé là, l’homme est immédiatement monté à sa chambre. Il y eut de la lumière dans la pièce pendant une heure, mais tout était silencieux.        

    Le fait suivant est plus étonnant que tout le reste ; il s’agit de la présence, au bordel, d’un dénommé Domingo Malaespina, prêtre et secrétaire particulier de l’archevêque, Angel Pesar de la Cruz. Monseigneur ne serait pas ravi d’apprendre que l’un de ses collaborateurs fréquente une maison close.  L’indicateur affirme que ce client atypique passe deux soirées par semaine au bar.

    Pour aggraver les choses, le jeune prêtre a montré un intérêt tout particulier pour une « danseuse », nommée Isabel Amapola, en fait un travesti. Après la fermeture, le prêtre est allé rejoindre la danseuse dans sa loge. Je tiens cette information du tenancier.

    Isabel Amapola vit dans le même immeuble que l’une des personnes suspectes à Santa Soledad, nommément Elena Mirasol. Mme Amanda Cazaladrones, l’épouse de mon supérieur hiérarchique, le Commissaire Luciano Cazaladrones, déplore souvent le manque de conscience professionnelle de cette violoniste, qu’elle surprend parfois en train d’étudier des partitions, au lieu de traiter les dossiers en cours. Un dénommé Petrov Moskoravin, exilé politique, signerait les  partitions. Ce musicien exerce la double profession d’interprète et de traducteur. Actuellement, j’ignore si la violoniste et le compositeur entretiennent des relations amoureuses. 

    Si je puis me permettre d’exprimer une opinion personnelle, tout cela me semble assez préoccupant. La présence de Mathew Dawnside, ailas Mark Mywords, parmi les artistes déjà si rebelles, ne peut qu’être source d’ennuis. Parce qu’il jouit d’une renommée mondiale, l’écrivain  paraît cautionner l’attitude négative des artistes à l’égard de notre cité laborieuse, en se liant d’amitié avec eux.

    Il serait donc préférable de poursuivre la surveillance continue de l’individu. Le moindre faux pas servira de prétexte à l’expulsion.

    Felipe Carabiniero, Inspecteur Principal ».   

     

    Isabel est assise devant son miroir, sur un pouf en  simili cuir noir, autour duquel croulent les innombrables volants de sa jupe de gitane. Les couleurs vives du taffetas rutilent dans la pièce à la peinture défraîchie, au plafond fissuré, aux meubles de bois blanc achetés au rabais. Isabel restaure, dans l’équilibre tout provisoire de son maquillage, ce que la danse a détruit. Pour Domingo, chaque geste de son amante est partie d’un spectacle intime, à lui seul réservé, qui l’enchante et le torture à la fois, car Isabel ne se donne à lui que lorsque d’autres clients, plus nantis, lui laissent un peu de temps. Malaespina doit se contenter des restes, lui l’amoureux, le fou d’amour.

    Isabel se lève, dans un froufrou suavement odorant. Elle commence à se déshabiller, d’abord pour se doucher,  puis se changer, car la tenue de gitane est réservée à la scène. Une longue robe de soie rouge, fendue jusqu’à mi-cuisses, et des bas noirs à résilles, plairont au privilégié de cette nuit. 

    Domingo Malaespina murmure sa plainte :

    « Tu es un démon, Isabel, ou plutôt une diablesse. Quand ne seras-tu plus qu’à moi ? Lorsque tu auras suffisamment grossi ton magot ? Mais quand cela viendra-t-il ? Dans combien d’années ? Allons-nous vieillir ainsi, dans l’attente d’être libres tous les deux ? Voudras-tu encore de moi, lorsque ton métier t’aura enrichie ? Réponds-moi, je t’en supplie.  Pour toi, je me damne, je me condamne aux flammes éternelles. A quoi me servent toutes mes prières, puisque je vis cette existence de perdition ? Pourtant, je suis heureux. Tu combles mes sens, tous mes sens. Je t’aime, Isabel, je t’adore comme un fou, mais je souffre que tu ne sois pas qu’à moi, que tu te donnes à d’autres pour de l’argent. Tu me dis que je suis ton luxe, moi qui ne puis t’offrir que de menus cadeaux. Nous autres, les prêtres, sommes de pauvres hères. Jamais je ne pourrai t’offrir la fortune, ni même l’aisance, Isabel.  Crois-tu en Dieu, mon amour ? Crois-tu en Notre Seigneur, Jésus Christ ? Alors, prie pour le salut de mon âme, car elle en aura besoin. Que pourrai-je dire au Juge Suprême, lorsqu’Il mettra mes bonnes actions dans un plateau de la balance, et les mauvaises dans l’autre ? Me pardonnera-t-il la douce ignominie dans laquelle tu m’entraînes, où je m’enfonce avec délices, où tu m’enchaînes pour mon bonheur et mon malheur ? Isabel, avec toi j’aurai connu le Paradis de la jouissance et l’Enfer de la jalousie  sur Terre. Que me restera-t-il à vivre, dans l’éternité ? » 

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