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01/11/2021

23 Les fléaux

 

23 Les fléaux

 

    

   « A Santa Soledad, après les artistes et les laborieux,   la troisième catégorie d’habitants, ce sont les rats, caste clandestine de hors-la-loi, considérée par tous les humains comme vermine à exterminer. Les rats ne hantent pas seulement  les égouts, mais aussi le subconscient de chacun, où ils creusent  les destructrices galeries de la peur. A combien, précisément, s’élève la population souterraine  ? Il est impossible de fixer un nombre que tous, optimistes et pessimistes réunis,  considéreraient comme un fait tangible et vérifiable.

    Selon les estimations, il y aurait entre un à sept rongeurs par humain. Chaque spécialiste de la dératisation arrive à un résultat différent de ses collègues, principalement parce que les critères varient d’une méthode à l’autre, et de manière importante, en ce qui concerne la fécondité des femelles et la mortalité parmi les portées.

    Une coïncidence, pourtant, rassemble les experts avec une étrange régularité : jamais aucun d’entre eux n’est pervenu à un résultat exprimé en chiffres pairs ; il semble qu’une fatalité du chiffre impair soit inscrite dans ces évaluations, qui dicterait aux calculateurs ces sons étouffés : un, trois, cinq et sept ; si « neuf «  n’apparaît pas dans la série, peut-être n’est-ce qu’à cause de l’effroi symbolique, archaïque, irrationnel, que rajouteraient ces recrues supplémentaires à l’Armée de l’Ombre, comme si brusquement, le seuil du tolérable (à l’approche de la dizaine) était atteint et ne saurait être dépassé sans provoquer l’épouvante.

    Quel que soit le nombre exact de ces résidents des puantes profondeurs, leur menaçante et grouillante multitude ne laisse pas de troubler hommes, femmes et enfants. Tous aimeraient se délivrer de la peur héréditaire, mais ne parviennent au mieux qu’à la contenir, la brider, sans jamais la réduire ni l’éliminer. 

    Peut-être un tantinet rêveurs, des écologistes ont proposé que l’on réintroduise, dans le Parc et les vergers, des rapaces nocturnes, lesquels, s’ils ne pourraient définitivement nettoyer Santa Soledad, du moins limiteraient l’extension de la plaie endémique. L’idée de ce procédé, qui aurait présenté la double avantage d’être naturel et simple, a été rejetée, car la crainte atavique des chouettes, hbiboux, effraies, hulottes et chats-huants, aux présences fuyantes et cris lugubres associés de façon coutumière aux appels de la Mort affamée, n’est pas moins forte que celle éprouvée pour les rats.

    Ce fait démontre, s’il en était besoin, que la volonté d’un rationalisme absolu, d’une part, et la persistance des superstitions d’autre part, peuvent coexister, comme pour parer le psychisme de la plus belle incohérence possible.

    Une autre cause d’appréhension, ressentie seulement par une très faible minorité, c’est l’instabilité tellurique, réelle ou supposée de la région. Avant de venir à Santa Soledad, je me suis documenté sur ce sujet. Le dernier séisme grave et meurtrier s’est produit au cours du siècle passé. Tout avait été dévasté, dans un rayon de cent kilomètres autour de Santa Soledad. Les victimes se comptèrent par dizaines de milliers. Les secours tardant à venir, les rapaces, en particulier les vautours, avaient nettoyé le charnier. Régulièrement, des sismologues prennent des mesures, enregistrent les ondes souterraines, se mettent à l’écoute de la planète. La moindre fissure est examinée, sondée, surveillée, afin d’éviter la répétition de la catastrophe. Le problème est d’évaluer la fiabilité des études et prévisions ; de plus, en cas de secousses majeures, comment évacuerait-on la population de toute une ville en quelques heures ou même plusieurs jours ? Sur ce point, les autorités demeurent muettes. Des plans d’urgence ont été prévus, mais ils seraient insuffisants pour affronter le pire.   

    Là encore, sur ce chaptire comme sur celui des rats, les avis s’opposent de façon si radicale qu’il est difficile, pour la personne ignorante de ces questions, de se former une opinion solidement fondée. Ainsi, les gens donnent raison à telle ou telle école de pensée, non pas après un examen lucide des théories proposées, mais en fonction de leur tempérament, porté soit vers la confiance et la sérénité, soit au contraire vers le doute et l’angoisse, qui, dans le pire des cas, provoquent un vertige à l’idée même de l’avenir.   

    Pour conclure provisoirement à ce propos, je vais transcrire un  fragment de la prophétie des Maztayakaw, que j’ai récemment traduit :

   

    «  L’homme au visage de lait, à la langue fertile en perfidies, aux mains à jamais souillées de sang, cet homme qui parlera d’amour mais propagera la haine, lorsqu’il aura violé les plus profondes entrailles de la Terre, lorsqu’il en aura pillé la dernière paillette de lumière, cet homme à bec de vautour se vautrera, gonflé, repu, parmi les ruines de notre cité.

    Sottement, il croira la victoire sienne.

    Déesse Terre n’oubliera ni le viol, ni le pillage. Elle se souviendra de tout. Ses entrailles martyrisées crieront vengeance, pour elle-meme et pour l’antique race des Maztayakaw.

    La colère souterraine bouillonnera, encore et toujours. Chaque nouvelle lune et chaque nouveau soleil se lèveront sur la Déesse toujours plus profondément ulcérée, mais l’homme aux paroles mensongères sera sourd et aveugle aux avertissements de Terre.

    Au plus obscur, au plus sombre des roches, plus larges et plus vertigineuses se creuseront les fentes, qui saperont le territoire usurpé par les conquérants. Eux continueront de rire et d’aimer leurs femmes, sans voir ni entendre le courroux de Terre.

    Parmi les usurpateurs, s’élèveront quelques voix, pour les avertir du proche soulèvement de Terre, mais ces voix s’enliseront aussitôt dans la vase du vacarme, comme l’eau s’assèche trop vite sur la croûte ingrate du désert. On traitera les prophètes de malheur de fous, les gens continueront de vivre comme si rien ne se passait, comme si l’avenir n’enfermait que de belles promesses, mais le Gouffre s’agrandira, jour après jour, nuit après nuit, jusqu’à l’aube de la plus effroyable nuit qu’ait connue l’homme à la langue fourbe.

    Lorsque, enfin, il ouvrira les yeux, lorsque, finalement, il tendra l’oreille, il sera trop tard pour sa race maudite. Alors, l’antique race des Maztayakaw sera vengée. »  

 

 

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