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19/04/2021

10 l'enquêtte

10 L’enquête

 

    « Au nom de l’amour, les hommes au visage de lait piétineront les nouveaux-nés, démembreront les vieux sages, éventreront les femmes, écartèleront les hommes. Ils jetteront les restes sanglants des fils d’Ardhor dans les eaux du fleuve, fils de la Montagne, qui fertilisa l’empire des pères de nos pères, et, avant eux, les pères de ces derniers. Le fleuve perdra, pour toujours, sa belle couleur bleue. Trop de sang aura coulé, imbibant le lit du fleuve, teintant les pierres et le sable, si bien que la transparente pureté des eaux s’effacera. Le fleuve de nos ancêtres deviendra flot de sang. Il témoignera, pour toutes les lunes à venir, contre la perfidie et la cruauté des hommes au visage de lait, aux paroles doucereuses et trompeuses.

    Alors, ces démons violeront les entrailles de la Terre, mère nourricière au ventre noir. Leurs yeux qui ne voient pas le dieu solaire, Ardhor, le chercheront dans la nuit des cavernes. Pour ces cailloux jaunes que nous prisons si peu, chacun d’entre eux deviendra l’ennemi de tous. Le fils ne connaîtra plus le père, celui-ci se tournera contre son frère, et celui-ci encore contre l’oncle. L’éternelle et l’infinie roue des étoiles aura tourné complètement sur elle-même. L’homme au visage de lait, à la langue mensongère, verra sa propre descendance s’entredéchirer, s’entretuer. De nouveau, des torrents de sang couleront, fertilisant la terre d’Ardhor. Ainsi sera vengée la race des fils du Soleil. » (Extrait de la prophétie du peuple Maztayakaw)

   

    Il était dix-neuf heures. Luciano Cazaladrones était encore à son bureau, toujours aussi énigmatiquement policier dans le nuage de fumée qui lui servait d’auréole. Un doigt discret toqua contre le battant de sa porte. Sans même se donner la peine de se lever, ou de demander qui frappait, le Commissaire autorisa la personne à entrer. A cette heure tardive, il ne pouvait s’agir que de Felipe Carabiniero.

    En effet, ce fut l’inspecteur d’élite qui poussa la porte.

    «  Chef, est-ce que je peux vous parler ?

    - Oui, Felipe. Je présume que c’est à propos de ce Mark Mywords.

    - Exactement, chef, mais son véritable nom est Mathew Dawnside.

    - Evidemment, il voyage sous un faux nom ! Avec des faux papiers, certainement !  

    - Non, chef, Mark Mywofds est son pseudonyme littéraire. Quant à sa carte de séjour et son passeport, ils sont en règle. Il est venu faire certifier des photocopies  conformes dans nos bureaux. Vous pensez que j’ai examiné les documents à la loupe !

    - Pourquoi avait-il besoin de photocopies validées par nos soins ?

    - Si vous le permettez, j’y viendrai plus tard, Chef. J’ai suivi l’individu en question et enquêté à son sujet depuis trois jours.

    - Qu’as-tu réussi à glaner ?

    - C’est un écrivain possédant la double nationalité, canadienne et suédoise. Il détient aussi le passeport européen. Il écrit en Anglais, mais, comme il est polyglotte, il sait vérifier les traductions de ses livres dans une douzaine de langues. Il a été traduit dans une douzaine d’autres. Son œuvre est favorablement remarquée par la critique internationale. Mark Mywords a gagné plusieurs prix littéraires  importants. Il n’est membre d’aucun parti politique, ne soutient officiellement aucun mouvement de libération, mais il critique très sévèrement la société moderne, au nom de valeurs désuètes. Son casier judiciaire est vierge. Il est célibataire et on ne lui connaît pas de famille.

    - Très bien, Felipe. Maintenant, qu’a-t-il fait, depuis trois jours ?

    - Le matin, il quitte son hôtel, le « Terra Nova » à huit heures trente, monte dans le bus numéro 13 et se rend à la Bibliothèque Municipale. Hier matin, il a parlé à une femme, dans le bus.

    - Une personne qu’il connaissait déjà ?

    - Je ne le pense pas. Je suis même sûr qu’ils ont fait connaissance dans le bus. Elle était assise dans le N° 13, lorsque nous sommes montés tous les deux. Moi, je guettais le suspect à une terrasse de café voisine de l’hôtel, en faisant mine de lire le journal.

    - As-tu découvert qui est cette femme ?

    - Oui, c’est une certaine Elena Mirasol, employée de bureau à l’Université Technologique, dans le service où votre épouse est secrétaire du Président, Guiseppe Mascara.

    - Tiens ! Quelle coïncidence ! Ma femme m’a déjà parlé de   cette gonzesse ! Je suppose que tu t’es débrouillé pour surprendre leur conversation ?

    - Bien sûr, chef. Vous me connaissez : l’art d’être le plus transparent, le plus anonyme possible, pour mieux déjouer la méfiance des suspects. Très vite, après quelques paroles anodines, il s’est présenté. La femme a paru très admirative. Il lui a donné sa carte de journaliste, car il publie des articles dans les grands journaux du monde entier. Il lui a confié qu’il pensait rester ici un mois, car il a besoin d’assembler des matériaux historiques pour écrire un roman sur le peuple Maztayakaw.

    - Encore cette vieille histoire ! Il y aura donc toujours des fouineurs pour aller déterrer les morts et les faire parler malgré eux !

    - Vous avez raison, chef. Au moins, nous n’interrogeons que les vivants. Nous laissons les morts tranquilles. Elena Mirasol a lu presque tous les livres de ce type. Elle a dit qu’elle était très honorée de faire sa connaissance. Elle-même me paraît un peu suspecte. D’abord, c’est une violoniste passionnée. Elle dérange souvent ses voisins, avec sa manie de gratter les cordes. C’est un dénommé Petrov Moskovarin qui compose pour elle, mais ils n’auraient que des relations artistiques.

    - Sur ce point-là, méfie-toi, Felipe. Les gens sont capables de toutes sortes de dissimulations, dès qu’il s’agit de leurs coucheries.

    -  C’est vrai, Chef, mais dans ce cas-là, je ne crois pas me tromper. Elena Mirasol n’a pas la cuisse légère. Elle se montre distante, froide et dédaigneuse vis-à-vis de beaucoup de gens.

    - Oui, Amanda ne l’apprécie guère. Elle trouve qu’Elena n’est pas à la hauteur de sa tâche. Elle a les défauts des artistes : rêveuse, distraite, donc inefficace. Dès que sonne l’heure de la fermeture des bureaux, elle file, n’emporte jamais de dossiers chez elle, enfin elle n’a la tête qu’à son satané violon. Hélas ! Des improductifs comme elle, il y en a partout, des planqués, infiltrés pour en faire le moins possible, avec pour seule pensée « l’Art » comme ils disent, avec une écrasante majuscule ! Il faudra qu’un jour nous trouvions une solution définitive à ce problème. La nonchalance des artistes obère l’économie.

    - Très juste, Chef ! Mais revenons à nos deux brebis galeuses, si vous ne craignez pas la contagion ! Ce matin, Elena Mirasol a invité Mathew Dawnside, alias Mark Mywords, à venir prendre un verre chez Paolo et Teresa Casagrande, un couple marié. L’homme est sculpteur, la femme peintre. Eux aussi ont lu les livres de Mark Mywords, et, avec Petrov Moskovarin, ce sont des admirateurs de l’écrivain.

    - De pire en pire ! Comme si ces malotrus avaient besoin d’être encouragés dans leurs bizarreries ! Voilà qu’en plus ils vont rencontrer un zouave qui se permet de fustiger notre ville laborieuse, dans la presse internationale…

    - Evidemment, Chef, c’est ennuyeux, mais aussi longtemps que le suspect n’aura commis aucun crime ni délit, nous ne pourrons pas l’extrader. Il respecte scrupuleusement la légalité. Par exemple, pour obtenir l’autorisation de compulser les tablettes de la prophétie, Mywords a effectué les démarches demandées, ces photocopies certifiées conformes par la Mairie et le Commissariat, dont je vous parlais plus tôt. Luis Papalero ne pourra plus lui refuser l’accès à ces archives. Alejandra, son épouse, a déjà conduit deux fois Mywords au sous-sol, pour y comparer des traductions de la prophétie. »

   A ce point, Felipe Carabiniero pouffa. Sa figure habituellement inexpressive s’éclaira quelque peu. Les yeux marron s’allumèrent, les traits s’animèrent, prouvant par là que l’homme devait exercer un contrôle permanent sur sa physionomie, pour sembler le plus insignifiant possible. Luciano Cazaladrones fronça des sourcils qui parurent encore plus broussailleux qu’à l’accoutumée, tandis que ses larges oreilles décollées s’agitaient et que ses lèvres épaisses découvraient des mâchoires de dogue, prêtes à mordre.

    «  Qu’est-ce qui te prend, Felipe           ?

    - Alejandra Papelero m’a dit que le type était éberlué de voir la littérature enfouie dans les caves ! Elle a ajouté qu’il avait la mine d’un extra-terrestre découvrant notre monde, sans y rien comprendre.

    - Oui, mais il va falloir qu’il comprenne où il est, ce fichu Mathew Dawnside ou Mark Mywords… Nous ne nous laisserons pas faire… Je vais téléphoner à Augusto Valle y Monte. Il faut que le Maire sache ce qui se trame  dans Santa Soledad, ne crois-tu pas, Felipe ? » 

    L’inspecteur Carabiniero était redevenu l’ombre qu’il savait si bien paraître. Le Commissaire alluma la cinquantième cigarette de sa journée. Amanda Cazaladrones pourrait, une fois de plus, reprocher à son mari le tabagisme effréné, qui risquit de le tuer prématurément, alors qu’il avait échappé à plusieurs guet-apens de malfrats.  Luciano disposait d’insondables réserves de volonté, en toutes circonstances, sauf lorsqu’il s’agissait de ce vice ou cette manie.

    «  Felipe, vraiment, ne crois-tu pas que je devrais m’arrêter de fumer ? Amanda me répète sans cesse que je me ruine la santé. »

    L’inspecteur se demanda s’il devait ou non répondre au Commissaire. Conseiller son supérieur hiérarchique, n’est-ce pas toujours un périlleux exercice ? Ne valait-il pas mieux formuler d’évasives réponses ? Chacun sait que la plupart des gens ne suivent pas les conseils donnés, car ils n’en demandent qu’afin de paraître s’intéresser à l’avis des autres, alors qu’en fait, soit leur décision est déjà mûre, soit leur immobilisme trop incrusté pour qu’ils puissent changer un iota de leur existence.   Pourtant, lorsque la personne en difficulté aperçoit déjà la voie qu’il lui faudrait suivre, quel risque y a-t-il à lui confirmer l’intuition salvatrice ? Felipe approuva Luciano :

    «  Puisque votre épouse vous le dit, Chef, elle n’a sûrement pas tort. Les femmes ont souvent beaucoup de bon sens.

    - Tu as raison, Felipe. Dès que possible, je vais demander un rendez-vous à l’hôpital, c’est-à-dire dès que l’affaire Mark Mywords sera réglée…

    - Oui, mais si ça durait six mois ou plus, Chef ?

    - Tu plaisantes ! J’espère bien que nous serons débarrassés de ce fouineur dans trois semaines. N’a-t-il pas dit lui-même qu’il resterait tout au plus un mois ? »  

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