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24/05/2021

14 Matin ordinaire des Casagrande

14 Matin ordinaire des Casagrande

 

    

    Chaque matin, du lundi au vendredi,  Paolo Casagrande sort la petite automobile vert pomme du garage à sept heures quarante cinq et la   gare momentanément, face à la grande maison, héritage de ses parents, lesquels jamais ne comprirent pourquoi leur fils avait, comme vocation parmi tant d’autres plus lucratives, choisi celle de l’Art, qui n’apporte que rarement le succès et de  substantiels revenus.

Raisonnables, le père et la mère se demandaient pourquoi le fils unique gaspillait tant d’énergie en échange de la si faible reconnaissance qu’il recevait. 

    Aujourd’hui passent les éboueurs. La  malodorante voiture brinqueballe de porte en porte, de poubelle en poubelle. Les spécialistes de l’évacuation des ordures sautent au bas du camion, courent vers les lourds objets montés sur des roulettes, les tirent à eux par la poignée, les placent derrière la benne sur le marchepied mobile. Alors, les deux poubelles soulevées au même instant déversent leur manne pourrissante et puante dans les entrailles du monstre, amateur d’immondices.

    Parmi les chevaliers de la voirie, Paolo reconnaît Pedro Hazacan, quinquagénaire aux cheveux gris, au visage déjà fortement ridé, maigre et triste, qui se déplaît à répéter :

    «  Certains passent leur vie à la queue des vaches. Moi, j’aurai passé la mienne la tête dans une poubelle. »

    Les deux hommes se sont connus à l’école, où ils étaient bons camarades et jouaient ensemble. Puis, tout les a séparés, mais l’estime demeure de la part de Paolo pour Pedro, et réciproquement.

    «  Alors, comment va, Pedro ? Combien de poubelles vidées depuis six heures ce matin ?

    - Je ne les compte plus, Paolo. Si je les comptais, ça me dégoûterait complètement. Bonne journée à l’usine ! 

    - Au revoir, Pedro ! Au prochain  ramassage d’ordures ! »

    En dehors de ces moments matutinaux,   pestilentiels et bruyants, le sculpteur et l’éboueur ne se voient pas souvent, mais la courtoisie demeure inentamée. Paolo sait que Maria, la femme de Pedro, qui fait le ménage à l’université, manifeste de la sympathie à l’égard d’Elena Mirasol, et l’a parfois consolée après ses démêlés avec Amanda Cazaladrones, son irascible chef de service. 

    « Finalement, Guiseppe Mascara, le Président de l’Université, se montre plus humain que sa secrétaire. A croire qu’Amanda prend des leçons de passage à tabac auprès de son commissaire de mari… »

    Etrangement, les époux Hazacan se ressemblent presque comme frère et sœur. L’on peut parier que l’un comme l’autre a cherché dans le sexe opposé une copie de soi, aussi fidèle que possible. Les années ont parachevé la ressemblance : la poitrine de la femme s’est ratatinée, la couleur grise a submergé les deux chevelures, les rides ont également raviné les deux visages. Dire que Pedro et Maria sont interchangeables serait abusif, mais entre eux l’hypothèse d’un cousinage n’est pas totalement absurde ni grotesque.

    Teresa verrouille la porte d’entrée, se hâte vers la grille donnant sur le trottoir mal entretenu. Les intempéries ont fendillé, crevassé le goudron ; par endroits, des trous se sont creusés, dans lesquels pousse une herbe jaune et maladive. La chaussée n’est guère en meilleur état : cabossée, reprisée de partout telle une vieille chaussette, elle présente des cloques, des boursouflures et des blessures de profondeur variable.  L’automobiliste zigzague prudemment d’un obstacle à l’autre et tente de modérer l’ampleur des chocs, pour la sauvegarde de sa colonne vertébrale et celle des amortisseurs. Paolo fait démarrer sa petite automobile.

    «  Cette rencontre avec Mark Mywords, quelle chance !

    - Oui, répond Teresa, ce fut la grande surprise de la soirée. Ce sera sûrement aussi celle de l’année. Il se passe si peu de choses ici…

    - Sa volonté d’anonymat ne m’a pas qu’un peu surpris, mais, réflexion faite, je comprends qu’il veuille rester incognito, pour avoir les coudées franches. S’il avait dévoilé son identité littéraire, tous nos invités l’auraient entouré, assailli de questions et demandes diverses, et il n’aurait pas pu observer la soirée, comme doit le faire tout bon romancier qui puise le matériau de ses livres dans la réalité.

    - Tu as raison, Paolo. Cependant, pour moi, c’était difficile de me retenir de ne pas clamer que nous recevions le célèbre écrivain, traduit en vingt-quatre langues ! Enfin, c’était mieux ainsi, car sa seule apparence physique le signale parmi nous. Crois-tu qu’il voudra maintenir le secret jusqu’à son départ ?

    - Je ne sais pas… C’est difficile à dire. De toute façon, même s’il reste discret, la curiosité qu’il éveille pourrait le démasquer… »

    Paolo s’arrêta devant l’hôpital, où Teresa travaillait comme aide-soignante depuis plus de vingt ans. Comme Elena Mirasol, elle subissait quelquefois les foudres d’un chef de service irascible, en l’occurrence l’épouse du président de l’université :   

    « Bon, à ce soir ma chérie. J’espère pour toi qu’Eleneora Mascara ne se sera pas levée du pied gauche, ce matin !

    - Et pour toi, j’espère que Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo seront de bon poil ! »

    Mme Mascara est la gynécologue, chef de clinique à l’hôpital. Elle mène son équipe de main de maîtresse,  dix doigts de fer légèrement adoucis par le gant de velours, si toutefois bon lui semble, sinon avec l’intransigeante dureté du métal nu, revêche et froid. Outre ce sévère tutorat, Teresa doit s’accommoder de celui, plus imprévisible, de Dolores Valle y Monte, l’infirmière chef, petite femme dévote, qui participe très activement à diverses œuvres caritatives organisées par Monseigneur Angel Pesar de la Cruz. Si l’épouse du maire s’entend à merveille avec l’archevêque, elle s’efforce de supporter son secrétaire. De Domingo Malaespina, elle dit :

    «  Je ne sais pas pourquoi, mais il m’est antipathique. Oui, je sais que je ne devrais pas dire cela, car ce sentiment est injustifié, mais la sympathie et l’antipathie sont des sentiments difficlles à contrôler, ne trouvez-vous pas ? »

    Durant ses huit heures de service, Teresa va changer les draps, retaper les lits, servir les repas, enfoncer des thermomètres dans des oreilles fiévreuses ou non, noter la température des patients sur la fiche accrochée au pied du lit,  passer la serpillière, nettoyer les lavabos, cabines de douche et cuvettes de cabinets,  vider l’urinal, enfin courir d’une tâche à l’autre en essayant d’oublier qu’elle est d’abord peintre. Le chevalet,  le pinceau, la toile et la palette l’attendent à la maison, cette demeure qui leur est bien plus qu’un lieu d’habitation mais le berceau des rêves en bourgeons puis éclos, sous formes de peintures et de sculptures.

    A Santa Soledad, la principale usine, celle qui emploie le plus d’ingénieurs, techniciens et ouvriers, est celle d’armement. Le sculpteur Paolo Casagrande y devient cariste et manutentionnaire. Charger, décharger des camions, apporter des caisses pleines de pièces dans les ateliers, emporter d’autres caisses emplies de fusils-mitrailleurs, grenades, bazookas et autres douceurs belliqueuses, voilà sa mission quotidienne. En ricanant de façon amère, il avoue :

    «  Teresa aide les malades à guérir. Moi, je fournis à d’autres gens le moyen de mutiler, de tuer leurs semblables… Elle est utile, je suis nuisible ! »

    Cette simple mais saine morale console un peu Teresa de la trivialité qui la fait se courber vers les lits, le sol ou les cuvettes.

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