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20/03/2022

31 Les deux ethnies

31 Les deux ethnies

 

     « Souvent  Elena me l’a dit : pour les Laborieux,  en général,  le plaisir authentique demeure inabordable.  J’eus l’occasion, au cours de soirées passées au « Vol du condor » et dans d’autres lieux de divertissements,   de vérifier l’exactitude de l’assertion. La plupart d’entre eux prononcent le mot « Labeur » avec une pâteuse componction, qui leur gonfle les joues, comme s’ils mâchaient cette infecte colle sucrée vendue sous la forme de lamelles empaquetées, qui transforme ses adeptes en autant de hamsters grotesques.

    Lorsque parfois les laborieux dansent, ils le font avec mollesse, car le rythme n’est pour eux qu’une creuse abstraction. S’il leur arrive de chanter, ils ne l’osent que du bout des lèvres et n’agitent qu’à peine leurs cordes vocales, comme à contrecoeur, parce qu’ils craindraient de se ridiculiser, s’ils manifestaient un véritable enthousiasme. Même nombreux, ils ne parviennent à produire qu’un sinistre murmure.

    Jusque dans le rôle de spectateurs, ils savent demeurer admirablement tièdes, et n’applaudissent qu’avec parcimonie. Peut-être économisent-ils les restes de leur énergie, souvent dilapidée en conflits personnels ayant pour enjeu le pouvoir. En effet, plus encore que les charges habituelles de leurs emplois, c’est la difficulté de vivre les uns avec les autres qui fatigue les esprits, donc aussi les corps.

    Pour toutes ces raisons, les artistes n’ont pu former, dans la ville industrielle et commerçante, qu’une honteuse exception qui préféra dissimuler ses peu lucratifs mirages. A leurs conclaves tenus  secrets, les profanes n’étaient pas invités ni ne désiraient l’être. Si, malgré la forte indifférence, voire l’hostilité, l’un de ces originaux s’avisait de déclarer sa pensée ou d’exhiber le résultat de ses élucubrations, les laborieux le traitaient de dérangé ou pire encore de dérangeur, qu’il faudrait bâillonner.

    Cette précaution ne sera plus nécessaire. Parqués, certes, nous le sommes, et je n’idéaliserai pas le phalanstère ; les conflits personnels s’y produisent, mais moins fréquemment qu’à Santa Soledad, car ici, à la Edad del Sol, chacun réalise librement les potentialités créatives que bridait l’existence trop policée.

    Même pour l’écrivain trop connu que j’étais, astreint à la tartufferie médiatique, cette pantalonnade où des polichinelles prétendent tout dire alors qu’ils taisent l’essentiel, je me sens libéré, baigné, purifiés que nous le sommes par ce bain de lumière qu’est la solidarité.  

    Depuis notre  exode à nous, créateurs de rêves, si j’en crois la feuille de chou locale que parfois je grignote (n’étant pas lapin, le chou n’est pas mon aliment préféré)  les autorités n’ont plus à déplorer les contretemps, les inexactitudes ni les erreurs imputables au comportement artistique ; il s’ensuit que l’existence s’organise selon les règles d’une efficacité accrue. Les citoyens sérieux saluèrent l’expulsion de nos encombrantes personnalités comme un très faste événement, au cours de l’histoire de Santa Soledad. 

    Régulièrement, le premier vendredi de chaque mois, il me faut retourner dans la ville, afin d’y faire valider mon passeport. Si je manquais à cette obligation, je serais expulsé de la Confédération et séparé d’Elena. Nous parlons peu de l’avenir. Le sujet nous angoisse-t-il ? Ma compagne se  sent si solidaire de la nouvelle  communauté qu’elle n’envisagerait pas sans remords de la quitter. Ce très louable scrupule, je peux le  comprendre, mais il me serait malaisé, voire impossible, de m’installer définitivement à la Edad del Sol. Mon éditeur s’impatiente parfois, trouve que l’absence n’a déjà que trop duré, même si l’expérience du phalanstère est intéressante à décrire et conter. Il craint que je ne devienne l’un de ces artistes marginaux, dont la voix ne se fait pas entendre au-delà des limites du phalanstère, donc auteur sans avenir. Au vu des ébauches que je lui  ai envoyées, il n’est pas non plus persuadé de la fermeté de mon projet, qui lui paraît mal défini.

   

    «  Mon cher Mark Mywords,

    Vous avez commencé ce roman comme un récit de voyage, presque comme un guide touristique. Au cours des pages, cela s’est transformé en une légende archaïque et prophétique,  une étude sociale au versant économique marqué, un roman de mœurs et des passions humaines, en particulier sexuelles, une fiction politique doublée d’une utopie, une histoire d’amour teintée de romantisme mais non exempte d’érotisme, sans parler de vos tentations d’essayiste, vos incursions dans la psychologie et la philosophie. Alors, Mark Mywords, arrêtez de tergiverser ! Choisissez la catégorie de votre tapuscrit clairement et une fois pour toutes, au lieu de nous donner des sueurs froides !

    Croyez-vous que nos lecteurs aient du temps à perdre avec vos embrouilles ? Vraiment, je ne vous comprends plus. Jusqu’à récemment, vous étiez un auteur sérieux, vous nous fournissiez des écrits facilement classifiables, tandis que ça, c’est de la ratatouille de cantine, de la bouillabaisse de gargote ! Parce que vous y mêlez toutes les saveurs possibles, le lecteur ne sait plus ce qu’il est en train de consommer.

    Si vous ne me clarifiez pas ce fatras, je vous l’écris tout net, vous irez chercher un autre éditeur. Je n’aime pas qu’on se moque de moi.

     A bon lecteur, salut ! »

   

    J’ai montré la lettre aux termes sans concession à ma violoniste, qui trouve que le chef d’orchestre se montre plus dictatorial qu’éditorial.

    « Par ailleurs, Mark,  peux-tu te permettre de te brouiller avec lui, avant d’avoir trouvé un autre éditeur ? Nous avons besoin de tes droits d’auteur. »

    Elle a partiellement raison. Ma fortune est  telle que j’ai pu me permettre de financer pour un quart la création du phalanstère. Ce don sera défalqué du total de mes revenus, dans ma prochaine déclaration.

    Avant de me fâcher définitivement avec « fabricant de bouquins », il vaut mieux que j’en trouve un autre, moins borné, qui ne s’effraiera pas du mélange des genres. Cela ne devrait pas être difficile, car mon pseudonyme sert de marque. Les lecteurs achètent mes livres sans même lire la première ligne, tout au plus après avoir parcouru le commentaire imprimé en quatrième de couverture, dixit les libraires.

    « Mark Mywords «  serait devenu un label de qualité ! Je n’en tire pas pour conséquence que je pourrais écrire n’importe quoi, n’importe comment, sur n’importe quel sujet, sans que les lecteurs s’en rendent compte. Il ne faut pas se moquer de son public, mais si je lui sers de la tambouille ou du frichti, je m’arrangerai pour que ce plat soit comestible, n’en déplaise à Monsieur l’Editeur…           

    Lorsque je retourne dans Santa Soledad, je revois le Commissaire Luciano Cazaladrones.  Dire qu’il m’est devenu sympathique serait un peu exagéré, mais il ne m’est plus aussi antipathique à présent qu’au début de ce séjour. Après tout, cet homme joue le rôle qui lui est assigné, honnêtement, avec la rigueur nécessaire. Comment, au nom de qui, de quoi, le lui reprocherais-je ?

    Cazaladrones s’est même humanisé à mon égard, depuis que je ne lui apparais plus comme le saboteur de service. De mon côté, je ne sens plus peser sur moi la surveillance qui me rendait l’atmosphère de Santa Soledad difficilement respirable. Je crois bien avoir vu, dans les couloirs du Commissariat, le type qui me suivait, une espèce de fouine aux couleurs d’ectoplasme. 

    Quelquefois, Elena m’accompagne en ville, pour y faire des emplettes féminines. A l’une de ces occasions, nous avons vu ce poulet aux allures de fouine au bras d’une superbe faisane. Ils sortaient ensemble d’une brasserie, vers quatorze heures. Nous avions comme l’impression d’avoir déjà vu la dame, mais nous ne nous souvenions plus dans quelles circonstances. Isabel Amapola, qui vient parfois jusqu’au phalanstère, nous a révélé que l’homme s’appelle Felipe Carabiniero, inspecteur de police, et la femme Aurora, secrétaire de Augusto Valle y Monte. C’est alors que nous nous sommes distinctement rappelés d’avoir vu Mme Carabiniero lors de l’assemblée finale, où fut prise la décision de séparation des deux ethnies.     

    Isabel Amapola insistait pour qu’Elena vînt la voir danser un soir, au bar nommé « Le vol du condor ». Je jugeais l’endroit mal famé, pour une honnête fille comme Elena, mais elle s’est laissée persuader par Isabel.

    L’un de ces vendredi policiers, administratifs et commerciaux,  nous avons dîné dans une auberge, réputée pour la haute qualité de sa cuisine, puis nous avons franchi le seuil du bouge. Isabel n’était pas encore sur la scène. Elle nous a reçus très aimablement. Ses attentions durent provoquer de la jalousie parmi la gent homosexuelle, qui tournoie dans le sillage des jupes de gitane, comme les bourdons à la recherche de la reine des abeilles.

    Au cours de cette soirée, j’eus l’occasion de présenter Neil Steelband et Ignacio Ganatiempo à la magnifique Elena. J’ai détecté, dans le regard des deux célibataires coureurs de jupons faciles, l’envie causée par une belle robe beaucoup moins facile.  Nous avons échangé les nouvelles concernant les deux communautés, comme si nous vivions à l’étranger, très loin d’ici. Santa Soledad, ses indigènes et son mode de fonctionnement nous paraissent à présent si bizarrement exotiques et lointains que, même pour ceux d’entre nous qui toujours y vécurent, l’improbable hypothèse d’un retour nous semblerait cauchemardesque.

    Après le numéro de castagnettes et de flamenco, nous sommes allés féliciter Isabel dans sa loge. Nous n’y étions que depuis deux ou trois minutes, lorsque l’on a frappé à la porte. Isabel a demandé :

    « C’est toi, Domingo ? »

    Oui, c’était lui, le jeune prêtre, mais sans la soutane ni même la plus petite des croix. Quand il nous a vus, il a sursauté. Il était affolé, s’apprêtait à fuir, mais Isabel l’a retenu :

    « Reste avec nous, Domingo, tu n’as rien à craindre d’eux. Ils ne te vendront pas. Entre, mon chéri, assieds-toi pendant que je finis de me changer. »

    Je n’étais guère moins gêné que l’amant d’Isabel. Malgré moi, je remettais la soutane sur ce jeune corps de lutteur. Lui devait revoir en moi l’auteur étranger, confié à ses soins chrétiens par Monseigneur Angel Pesar de la Cruz. Il n’était plus question de cathédrale, de chapelle ni de lutrin à l’image de l’aigle, même si nous nous rencontrions dans un bordel placé sous le signe du condor…  

    Domingo Malaespina faisait une tête de funérailles, si bien qu’Isabel s’est mise à en rire :

    « Allons, Domingo, arrête de bouder, tu ne vas pas nous gâcher la soirée en prenant des airs de galopin pris en faute ! »

    Nous avons rapidement pris congé, pour ne pas aggraver l’embarras. Isabel était mécontente, car elle aime parler de la mode avec Elena, qui la conseille parfois quant au choix de telle ou telle robe, même si leurs métiers sont très différents. »          

   

    Dans Santa Soledad, le départ des peu productifs rêveurs n’avait pas bouleversé l’existence quotidienne. Exemple hautement significatif, qui prouve à quel point le goût peut se dénaturer au point que l’on préfère le fruit vert au fruit mûr, le succédané à l’original, le Parc Zoologique et Botanique attirait encore aussi bien les familles que les solitaires. A lui seul, il représentait, parmi les empilements de béton, parpaings, verre et bitume, la problématique existence de la Nature. Que le Parc ne fût qu’un faux-semblant ne froissait guère les sensibilités. 

    Par ailleurs, fait qui plaidait en sa faveur, l’endroit était peuplé d’arbres d’essences très variées, dont certaines d’origine exotique. Ceci permettait au promeneur de voyager gratuitement et sans fatigue sur les cinq continents.  Alors, Santa Soledad semblait avoir atteint la perfection, puisqu’en résumé elle contenait le monde.

    Les plus fragiles des plants, restés de petite taille comparés à celle qu’ils auraient eue en pleine nature, étaient préservés dans des serres dont la moiteur envahissait les narines, la gorge et les poumons, inondait la peau d’une sueur têtue, telle une bête invisible mais puissante, contre laquelle les tentatives de lutte eussent été dérisoires. Hébété par la crainte de demeurer soi-même englué dans l’humide terreau, le visiteur hâtait le pas vers la sortie.

    Quant aux spécimens plus robustes, autorisés à croître en plein air, en pleine terre, ils présentaient une vertigineuse stature, où nichait une population ailée, active, amoureuse, joyeuse, querelleuse, bavarde et chanteuse, qui ne se taisait complètement qu’après les derniers rayons du soleil eussent fini d’ensanglanter le fleuve. Alors, dans les eaux du Rio Sangriento, le règne temporaire de la couleur noire succédait à celui du rouge, comme si la nuit buvait le sang   .

    Chaque soir, l’employé municipal avertissait le flâneur attardé, au moyen d’une cloche impérative, qu’il était temps de quitter le musée botanique et zoologique. Obéissants, les visiteurs s’esquivaient avec célérité, en tirant puis poussant les portillons réputés pour leurs mélodieux grincements colorés de rouille. Le préposé ayant, de large en long, parcouru le Parc, il en verrouillait finalement les issues.       

    Malgré ces précautions, nul n’ignorait que lorsque le permettaient des températures clémentes, des vagabonds pénétraient dans le sanctuaire. Pour cela, il leur suffisait d’enjamber les portillons. Ils allaient ensuite dormir sur les bancs ou les pelouses, campements saisonniers qui ne gênaient que les grincheux chroniques. Bien qu’éminemment inutiles, les clochards étaient tolérés comme le seraient les poux sur la tête d’une personne saine, tel l’un de ces maux fatals contre lesquels le corps social se défend de façon velléitaire, sans réussir à « extirper la vermine ».

    La relative tolérance à l’égard d’oisifs, de surcroît le plus souvent ivrognes, perçue comme du laxisme par les tenants extrémistes de l’ordre social, semble contradictoire avec l’exclusion des artistes ; mais l’incohérencen’est qu’apparente, car les traîne-savates n’étaient pas intégrés au processus économique. Ils ne pouvaient donc pas non plus le perturber. Ces « larves » se contentaient de subsister, en se nourrissant d’épluchures, rognures, trognons et rogatons triés parmi les ordures. Ce peuple en haillons vivait en marge de la société, que les artistes avaient jugée mesquinement utilitaire, mais que les vagabonds ne se risquaient pas à contester.

    Après vingt-deux heures, à l’exception des oiseaux qui s’égosillaient et s’époumonaient jusqu’à ce que la nuit finît de conquérir la totalité du territoire urbain, où seuls les réverbères monteraient la garde, tout se taisait. Chacun pouvait dormir sur ses deux oreilles, ou, du moins, soit sur la droite, soit sur la gauche, et, pour les plus gras, sous le ventre gonflé de viandes et charcuterie, de patates frites et de pâtisseries. A l’heure dite, cessait la circulation, telle une hémorragie brusquement jugulée. Les familles se calfeutraient derrière des murs frileux, qui se serraient sur des chairs couardes. Partout s’allumaient des écrans, animés d’images trop souvent sottes et saturées de slogans publicitaires, offerts comme ersatz de rêves aux foules abruties de fatigue par des horaires  qui contrariaient les rythmes biologiques.

     

    « De notre point de vue, les résidents les plus dignes d’intérêt, dans ce recoin de civilisation où j’ai si mal vécu avant de connaître Mark, ce ne sont pas les bipèdes jacassants, mais les oiseaux ! Les dénombrer serait un exercice très aléatoire, dont le résultat, même garanti par des ornithologues, resterait douteux.

    Les voici, ces cohortes virevoltantes, qui tantôt se tolèrent, tantôt se combattent, et dont les espèces sont si nombreuses que nous ne pourrions toutes les nommer. Nous seuls, les artistes, vantons les couleurs des uns, la grâce et la vivacité des autres, dans leur perpétuelle chasse ou leur danse amoureuse. Quant aux laborieux, ils consacrent à ce fastueux spectacle fusant la même terne indifférence à tout ce qui mérite l’épithète « beau ». Les chanteurs volants ne leur semblent que des ornements superflus. Santa Soledad et son morne Parc, de ces chieurs emplumés, pourraient se dispenser.

    Or, phénomène imprévu parce qu’inédit, dans les jours qui suivirent notre départ, à leur tour les oiseaux s’enfuirent pour nidifier à proximité du phalanstère, la Edad del Sol.   Ce fut grande surprise de voir venir, en vagues irrégulières mais au total fort nombreuses, ces oiseaux qui vivaient dans Santa Soledad. La chose est fort étrange et, parmi nous, personne n’est en mesure de l’expliquer.

    Les oiseaux n’ont pas été chassés de la ville. Ils l’ont fuie, peu de temps après nous. Les musiciens disent que plus personne n’écoutait leurs chants et les peintres affirment que plus personne n’admirait leurs couleurs. Par conséquent, leur présence là-bas n’avait plus de sens.

    Cet abandon étonne les citadins, mais ne les affecte pas. Ils se félicitent plutôt de ce que les édifices publics et les bâtiments privés ne seront plus souillés. Ainsi, de l’argent sera économisé sur le budget de l’entretien.

J’ignore si les laborieux cherchent à comprendre la cause de cette fuite.

    Mark est allé faire valider son permis de séjour au Commissariat. Il a questionné diverses personnes à ce sujet, qui n’ont fait que sourire, hausser les épaules ou lui tourner le dos, comme si le sujet ne les intéressait pas du tout.

    Ici, nous nous félicitons tous de cet afflux.   La zone habitée par notre communauté d’artistes s’est encore embellie de mille gazouillis, pépiements, trilles et roulades, roucoulements et sifflements, soulignés par la variété sans égale de la palette ailée. Du point de vue pratique, les oiseaux nous rendent service, car ils dévorent des milliers d’insectes, qui seraient nuisibles à nos récoltes. Nous n’avons nul besoin de pesticides, et nous nous passons également des engrais, si bien que nos céréales, légumes et fruits portent sans tromperie l’étiquette « produits biologiques ». Quelques uns d’entre nous vont vendre  une partie de la récolte sur les marchés de Santa Soledad.  

    Ultimes représentants de la faune, les animaux pris aux pièges des cages ou enclos sont demeurés, enviant peut-être les transfuges.

    De rares fureteurs s’aventurent jusqu’aux abords de notre village sur roues. Régulièrement, ils nous signalent l’apparition de nouvelles fissures dans le sol, que pour la plupart nous avions déjà nous-mêmes repérées. C’est très aimable à eux de nous alerter quant au risque, mais cela ne nous inquiète pas, car les routes et les chemins restent partout praticables.

    Au milieu des champs que nous cultivons, il faut être plus prudent. Il n’est pas rare que l’on trébuche et tombe, et nous avons à déplorer entorses et foulures, parfois même des fractures. 

    Chose plus préoccupante : les anciennes failles vont s’élargissant et s’approfondissant. Certaines se sont tellement rapprochées les unes des autres, qu’elles vont jusqu’à se confondre.  Ces nouvelles failles mesurent de trente  à soixante centimètres en largeur, de dix à cinquante centimètres en profondeur. Pour le marcheur qui s’égarerait au crépuscule, et qui de plus en ignorerait l’existence, elles rendent le terrain dangereux. Par endroits, elles sont couvertes d’un lacis de ronces, camouflage naturel qui les transforme en chausse-trappes.

    Mark a généreusement  contribué à la création de la Edad del Sol.  Grâce à ses dons,   nous avons pu acheter la moitié des semences et des plants qu’il nous fallait, pour cultiver nos champs. L’autre moitié nous a été donnée par des organisations caritatives, et de même pour les outils et les quelques machines  indispensables.  

    Nous cultivons des légumes, courgettes à la fermeté verte, oignons pugnaces dans leurs multiples pelures, tomates luisantes et pimpantes, juteuses et sucrées à souhait, haricots noirs, jaunes et rouges, patates douces à la chair orangée, citrouilles monumentales et charnues comme des matrones, piments qui sèment du feu dans nos assiettes. Nous avons aussi quelques champs de maïs pour la consommation humaine,  et d’avoine pour nos chevaux, dont le crottin mélangé à de la paille nous donne le fumier qui bonifie le sol. Le verger nous fournit cerises, abricots, pèches, prunes, poires et pommes. La basse-cour et le petit cheptel de vaches, moutons et brebis, chèvres et porcs, suffit à satisfaire nos besoins en œufs, viande, fromage et lait.

    Nous avons appris à nous contenter de ce que nous produisons et nous nous passons maintenant de nourritures qui nous paraissaient essentielles, lorsque nous partagions l’existence des laborieux. Tout cela n’est qu’une économie de subsistance, mais elle nous permet de vivre en autarcie pour ce qui concerne l’alimentation. Pour les produits manufacturés, nous conservons des liens avec Santa Soledad, mais, dans ce domaine, nous limitons les achats en collectivisant le plus possible les installations. Par exemple, il serait dispendieux d’avoir un petit congélateur dans chaque roulotte ou caravane. La communauté s’est équipée de plusieurs congélateurs de grande contenance, qui permettent de stocker les surplus alimentaires.

    Sous le barnum offert par Santa Soledad et le baraquement  communautaire construit par nos soins, des tableaux d’affichage annoncent les responsabilités de chacun à l’égard du phalanstère. Les tâches sont réparties, en fonction des forces et des capacités de chacun, pour préserver la liberté nécessaire à la poursuite des recherches.

    Ainsi, les deux pôles d’activité humaine, le purement utilitaire à Santa Soledad d’une part, et le principalement esthétique à la Edad del Sol d’autre part, s’installent dans une réciproque ignorance. Chacun vit sur sa rive, sans regarder en direction de l’autre. La méconnaissance pourrait s’éterniser. Nous ne sommes même plus sûrs de nous être jamais connus. »   

          

 

 

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