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18/05/2015

Ulysse 33

Ulysse, l’œuvre multidimensionnelle (33)

(Conférence, donnée au LAC, le 12 avril 2014)

 

 Conclusion

 

   Multidimensionnel, Ulysse l’est, comme nous avons pu le voir : roman réaliste du quotidien, mais aussi symbolique, chambre d’échos du passé individuel et collectif, pillage parodique de la littérature anglo-saxonne, encyclopédie, pamphlet politique, constat économique et social, mais aussi œuvre fantastique.

   Les personnages principaux sont Dublin et le langage. La capitale enferme toutes les contradictions, les richesses et les misères. Le langage se donne à lui-même comme objet d’étude.

   Joyce s’est emparé, pour les pousser jusqu’à leurs limites extrêmes, de la méthode réaliste de Gustave Flaubert et du monologue intérieur d’Edouard Dujardin,  en anglais « stream of consciousoness ». Il ouvre la voie à toutes les recherches formelles du 20e siècle, à l’OULIPO, au Nouveau Roman. Au passage, il bouscule tous les schémas de pensée traditionnels.

 Richard Ellman résume magistralement la portée du livre : 

 

    « En vérité Joyce touche au plus profond, formellement et culturellement. Il déclasse l’outil de l’écrivain : la langue. L’originalité radicale de Joyce vient de ce qu’il réussit à introduire la saisie simultanée du mythe, de l’histoire et de l’individuel au sein du langage même ».  (Magazine littéraire).

12/05/2015

Ulysse 32

Ulysse, l’œuvre multidimensionnelle (32)

(Conférence, donnée au LAC, le 12 avril 2014)

 

Troisième part

 

18 Pénélope

   Lisons la lettre de Joyce à  Budgen, ami de l’auteur :

    « Pénélope est le clou du livre. La première phrase contient 2.500 mots. Il y a huit phrases dans l’épisode. Cela commence et finit par le mot féminin oui. Cela tourne comme l’énorme boule terrestre, lentement, sûrement, régulièrement, cela pivote encore et encore (…) Bien qu’il soit probablement plus obscène que n’importe lequel des épisodes précédents, il me semble qu’il est parfaitement sain, pleinement amoral, fertilisable (…) »

   A Harriet Weaver, il confia : « Pénélope n’a pas de début, pas de milieu, pas de fin (…) Pour sa conception et la technique, j’ai essayé de peindre la terre, qui a précédé l’homme et vraisemblablement lui survivra. »

    Marion trouve artificielle la poésie masculine, qui célèbre la femme. La littérature écrite par les hommes ne peut intéresser les femmes. Lorsque, avec mépris, elle ajoute « je n’aime pas les livres où l’on trouve une Molly », le doute nous gagne : s’agirait-il d’un rejet d’Uysse lui-même ? Rappelons que Molly est le diminutif de Marion.

   Ce retournement relève de la capacité autoréflexive d’Ulysse, à scruter ses prétentions à signifier, comme dans Eole, avec les titres, ou les interpolations des Rochers Errants, le questionnement perpétuel d’Ithaque. La nouveauté provient du  déplacement de perspective, du masculin au féminin.

    La mémoire brasse les souvenirs. Dans son recyclage apparemment infini du passé, Pénélope incarne, ostensible-ment, la capacité illimitée d’Ulysse à se renouveler.  

    L’opinion que Marion a des hommes est peu flatteuse : geignards et pleurnichards, « tous enragés pour entrer par où ils sont sortis ». Elle soupçonne Bloom de débaucher les bonnes. Il mérite les adultères qu’elle commet. Définitive-ment, elle le considère comme un médiocre, un raté, menteur et têtu, un faiseur d’histoires. 

    Des thèmes s’entrecroisent : l’amour, la laideur et la beauté, l’argent, les vêtements, les bijoux, le maquillage. Comme Pénélope sa toile, Marion tisse et défait sans cesse la trame du discours.

   Des phantasmes émaillent le monologue ; elle imagine Stephen vivant sous leur toit, ils partageraient l’amour du chant, le jeune homme deviendrait son amant, sous le nez de Bloom, qui serait même convié à assister aux ébats.

 

 

 

06/05/2015

ulysse 31

Ulysse, l’œuvre multidimensionnelle (31)

(Conférence, donnée au LAC, le 12 avril 2014)

 

Troisième partie

 

 

17 Ithaque, la patrie d’Ulysse

   Le chapitre est bâti comme un questionnaire. Un interro-gateur anonyme veut toujours plus de précisions. L’interrogé répond, inlassablement, et fournit les détails à foisons. Joyce semble se détacher de la littérature.

    Nous apprenons plus de choses sur Bloom que dans tous les autres épisodes : sa taille, son poids, les titres des livres sur les rayons de sa bibliothèque, les caractéristiques de sa maison de rêve, des données astronomiques, le chemin suivi par l’eau de pluie jusqu’au robinet, dans un style impersonnel, où chaque chose est nommée.

   L’action est décomposée en ses moindres mouvements, la mécanique et la physique sont minutieusement analysées, si bien que  l’action est suspendue. La masse des mots engloutit la narration. Un désir obsessionnel s’affiche, de s’assurer de la réalité des choses, comme dans L’Odyssée, où Ulysse se demande s’il est bien arrivé à Ithaque.  L’ironie est facilement perceptible, dans le ton détaché. Malgré tout, la narration avance, à pas minuscules. Joyce appela ce chapitre « le vilain petit canard ».

    De même que Stephen n’a plus ses clefs, Bloom a oublié les siennes. Il pénètre chez lui en sautant par-dessus la grille, puis par l’arrière-cuisine.

    L’hôte se fait une toilette de chat, mais l’invité n’en fera pas, car son génie et l’eau sont incompatibles. Il ne s’est pas baigné depuis le mois d’octobre et se méfie de la limpidité, y compris dans l’expression ! Quant à Bloom, il a essayé de trouver dans la littérature sérieuse les réponses aux questions existentielles qu’il se posait, sans les y trouver….

    L’hôte offre un chocolat chaud à l’invité. Toujours maus-sade, ce dernier refuse l’hospitalité pour la nuit, leur commu-nion se réduit à une miction, dans la cour, puis le jeune homme part.